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Gallipoli : Le régiment perdu des Dardanelles.

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Article de Paul Begg.

Voici le premier des deux textes originaux de Paul Begg sur Galipolli, retrouvés par Denis Biette.

Cet article de Paul Begg est paru dans « Inexpliqué » (revue par fascicules publiée par les éditions Atlas en 1981), Volume IV, n° 37, p 730-733. (article complet, ne manquent que les illustrations qui se contentent d’évoquer la campagne de Gallipoli sur un plan général).

Cet article, en fait, ne porte pas la mention de son auteur (Paul Begg) mais sa version initiale en anglais (de la revue « The Unexplained ») a été reprise sous le titre « The day the Norfolks disappeared » (p 60-63) dans l’ouvrage collectif Out of this world. Mysteries of mind, space and time, Black Cat, Macdonald & Co (Publishers) Ltd, 1989 où, cette fois, le nom de l’auteur est explicitement indiqué.

Evoquer les disparitions mystérieuses, c’est obligatoirement rappeler le dramatique exemple des hommes du First Fourth Norfolk Regiment : près d’un bataillon de soldats britanniques, disparus en pleine Première Guerre mondiale, comme « avalés » par un très étrange objet céleste. Ont-ils vraiment disparu ?

On entend souvent parler de personnes enlevées par les ovnis. La plupart du temps, ce sont les héros, soi-disant ramenés sur terre par leurs ravisseurs, qui racontent eux-mêmes leur incroyable aventure, et leur auditoire a parfois quelques raisons d’être sceptique. Il arrive, cependant, que les victimes du « rapt » disparaissent à tout jamais, sans que l’on sache ce qu’elles sont devenues. Mais les exemples sont rares : en supposant que la disparition ne puisse avoir aucune cause naturelle, il faut encore que plusieurs témoins se soient trouvés là à l’instant crucial ! A ce sujet, nombre d’ouvrages et d’articles — qu’ils traitent d’ovnis, du Triangle des Bermudes ou d’autres phénomènes paranormaux — citent le cas célèbre de ce régiment du Norfolk qui s’est évanoui sans laisser de traces pendant la Première Guerre mondiale. Quels sont réellement les faits ?

L’épisode se situe au mois d’août 1915, lors de l’expédition des Dardanelles près de Gallipoli. Selon le récit original de trois des témoins, 22 fantassins d’une section néo-zélandaise aperçurent un groupe important de soldats britanniques (identifiés comme appartenant au First Fourth Norfolk Regiment) pénétrant dans une sorte de nuage opaque qui surplombait le lit d’un ruisseau à sec. La masse étrange leur fit penser, par sa forme, à une miche de pain. Lorsque le dernier homme eut disparu à l’intérieur du « nuage », celui-ci s’éleva et s’éloigna contre le vent. Personne ne devait plus jamais revoir aucun des soldats anglais.

Point n’est besoin d’enquêtes approfondies pour constater que le récit des Néo-Zélandais contient quelques erreurs évidentes : par exemple, le First Fourth Norfolk ne constitue pas un régiment, mais seulement un bataillon du Royal Norfolk Regiment. Cependant cette erreur n’est mentionnée par aucun des livres ou des articles relatant cet événement étrange. Ce qui laisse supposer qu’aucune vérification vraiment sérieuse n’a été faite, les auteurs s’étant limités à une compilation.

Une autre invraisemblance majeure vient d’ailleurs confirmer cette hypothèse : en réalité, le First Fourth Norfolk n’a pas disparu en 1915 — que ce soit de Gallipoli ou de quelque autre endroit — puisqu’il était encore en service actif à la fin de la guerre, comme on peut aisément le vérifier en consultant un état des effectifs ! Après les Dardanelles, le bataillon fut affecté à un autre théâtre d’opérations.

Voilà qui suffirait à discréditer cette histoire d’enlèvement extra-terrestre rapportée par les fantassins de Nouvelle-Zélande, si un autre bataillon du Royal Norfolk Regiment, le First Fifth, n’avait effectivement disparu au mois d’août 1915, sans que ce mystère ait pu être élucidé, du moins d’une manière réellement satisfaisante.

Donc, si les Néo-Zélandais ont réellement vu disparaître des soldats du Royal Norfolk, ce ne pouvaient être en conséquence que des hommes du First Fifth. N’est-il pas alors pour le moins étrange que vingt-deux témoins réunis aient tous reconnu le First Fourth ? Qu’ont-ils donc vu et quel a été le sort du First Fifth ?

Pour qui veut entreprendre des recherches, la piste commence en Angleterre, à Dereham, une petite ville réputée pour ses foires, proche de Norwich. C’est là qu’étaient stationnés, juste avant la guerre, le First Fourth et le First Fifth, lesquels appartenaient à la 163e brigade, dont le recrutement se faisait surtout dans l’est de l’Angleterre.

Ces soldats étaient des territoriaux, que les hommes de l’armée régulière surnommaient « les soldats du samedi soir ». Mais leur régiment s’enorgueillissait d’un passé glorieux. Il avait été créé par le roi Jacques II au moment de la rébellion de Monmouth et s’appelait à l’époque le 9e régiment d’infanterie « Colonel Henry Cornwall ».

Le régiment prend la mer le 29 juillet 1915 pour les Dardanelles, position stratégique de premier plan, puisque l’étroit bras de mer, long de 65 km, fait communiquer la mer de Marmara et la mer Egée. Afin de consolider la tête de pont qui peut permettre aux Alliés franco-britanniques de forcer les détroits tenus par les Turcs et les Allemands, les hommes prennent pied dans la péninsule de Gallipoli.

Au printemps, le site est enchanteur. Mais le régiment débarque en août, au plus fort de l’été, et la presqu’île est écrasée sous un soleil torride. Le Royal Norfolk accoste dans la baie de Suvla et découvre une terre particulièrement inhospitalière. Beaucoup n’en reviendront jamais.

Non loin de la baie, un lac salé, asséché en été, reflète l’éclat implacable du soleil. Au-delà s’étend la plaine de Suvla. Un demi-cercle de collines ferme l’horizon, lui donnant ainsi l’aspect d’une arène surchauffée : au nord s’élève le Kiretch Tepe, au sud se dresse le massif du Sari Bair et au centre les deux hauteurs jumelles de Kavak Tepe et de Tekke Tepe.

Les opérations militaires s’enlisent : l’expédition des Dardanelles laissera le souvenir d’une des plus désastreuses campagnes du siècle. Les hommes du Norfolk Regiment, qui avaient cru s’embarquer pour une aventure héroïque, tombent en plein cauchemar.

Pour les combattants, c’est l’enfer. Les tranchées sont autant d’étuves. Un vent brûlant, chargé de l’âcre puanteur des cadavres, soulève des colonnes de fine poussière sur la plaine. De répugnantes mouches vertes pullulent, s’agglutinant sur les cadavres, sur les latrines, avant de s’abattre sur les cantonnements et les cuisines (les hommes les appellent les mouches des cadavres) : elles propagent une forme particulièrement virulente de dysenterie. Personne n’est épargné, et de nombreux soldats sont réduits à l’état de squelettes ambulants.

Les combattants sont épuisés. Le terrain est devenu un véritable charnier, et il n’est pas rare de voir ici ou là dépasser du sol la tête ou la main d’un mort trop hâtivement enterré. Le moral est au plus bas.

La défaite est dans l’air.

Les hommes du Royal Norfolk sont inexpérimentés. Normalement, ils auraient d’abord dû être envoyés dans un secteur calme pour s’aguerrir avant de monter au feu. Mais Sir Ian Hamilton, commandant en chef du corps expéditionnaire en Méditerranée, estime que la seule chance d’arracher une victoire — sinon d’échapper au désastre — est de jeter des troupes fraîches dans une offensive de grande envergure.

Sir Hamilton veut lancer une attaque sur les flancs du Kavak Tepe et du Tekke Tepe. Il est décidé que, le soir du 12 août, sous le couvert du crépuscule, la 54e division (dont fait partie le Royal Norfolk) gagnera le pied des collines, d’où elle attaquera à l’aube. L’on sait toutefois que, lors de leur avance nocturne, les troupes doivent traverser une zone cultivée, dite Kuchuk Anafarta Ova, exposée au feu ennemi. Aussi la 163e brigade du Norfolk doit-elle être envoyée en éclaireur pour nettoyer le terrain dans l’après-midi du 12.

Cette opération de nettoyage est un fiasco lamentable, un exemple typique de l’incurie et de l’incroyable impéritie qui marquèrent toute cette campagne. L’avance doit débuter à quatre heures de l’après-midi, avec un puissant soutien d’artillerie, mais elle est retardée de quarante-cinq minutes. Les transmissions défectueuses ne permettent cependant pas de prévenir les artilleurs de ce contretemps, et ils ouvrent le feu à l’heure convenue, manquant totalement leur effet. En outre, le terrain n’ayant pas été reconnu à l’avance, les officiers qui conduisent l’attaque sont incapables de situer correctement leur objectif. D’autant que les cartes ont été préparées en toute hâte et ne correspondent pas à la zone en question, mais à un autre secteur de la presqu’île. Pour comble, les forces de l’ennemi ne sont pas connues.

La 163e brigade, dont le First Fourth forme l’arrière-garde, n’a pas parcouru 900 m que l’on réalise déjà combien ce projet de traverser en plein jour un terrain découvert est aberrant : le feu ennemi est plus puissant qu’on ne l’avait supposé. Le corps principal de la brigade tombe sur un nid de mitrailleuses et les hommes sont obligés de se plaquer au sol. Sur le flanc droit, pourtant, le First Fifth Norfolk rencontre une opposition moins importante et progresse.

La suite des événements est rapportée par Sir Ian Hamilton, dans un rapport au ministre de la Guerre, Lord Kitchener : « Au cours de ce combat, pendant lequel la 163e brigade se montra en tous points digne d’éloges, il s’est produit un incident extrêmement curieux. Le colonel Sir H. Beaumont, un officier intrépide et plein d’enthousiasme, voyant l’ennemi fléchir, se rua en avant, suivi par la plus grande partie de son bataillon. A mesure qu’ils progressaient, les affrontements se faisaient plus acharnés, et le terrain devenait de plus en plus boisé et accidenté. Les blessés étaient nombreux, et beaucoup d’hommes étaient accablés par la soif. Ceux-là parvinrent, à la faveur de la nuit, à regagner le camp. Mais le colonel, suivi de 16 officiers et de 250 soldats, poursuivit sa marche en avant, repoussant l’ennemi… On n’entendit plus jamais parler d’eux : ils s’engagèrent dans la forêt et on cessa bientôt de les voir et de les entendre. Aucun d’eux ne réapparut jamais. » Ainsi, 267 hommes s’étaient évanouis sans laisser de traces !

Le sanglant échec de l’opération du 12 août anéantit les espoirs de Sir Hamilton. A la fin de l’année, il faut évacuer la presqu’île. La campagne se solde par une défaite. L’expédition des Dardanelles avait duré huit mois et demi et coûté la vie à 46 000 soldats franco-britanniques.

En 1916, le gouvernement de Londres nomme une commission chargée d’examiner les responsabilités de ce désastre. Un rapport ultra-confidentiel, The final report of the Dardanelles Commission. est achevé en 1917 : un autre suivra en 1919. Les deux documents secrets ne seront accessibles qu’en 1965, date qui a son importance, comme nous le verrons par la suite.

En 1918, après la victoire des Alliés, les Britanniques investissent à nouveau la presqu’île de Gallipoli. Un soldat des troupes d’occupation, visitant le champ de bataille, trouve un insigne du Royal Norfolk Regiment. Au cours de ses recherches, il apprend qu’un fermier turc, pour se débarrasser des nombreux cadavres qui encombraient sa propriété, les a fait culbuter dans un ravin proche. La triste besogne de retrouver les corps incombe à I’officier présidant la commission d’identification des victimes. Voici un extrait de son rapport :

« Nous avons trouvé le First Fifth Norfolk. Cent quatre-vingts corps en tout : 122 hommes du Norfolk, quelques soldats du Hants et du Suffolk; les autres appartiennent aux Cheshires. Nous n’avons pu identifier que deux cadavres : les soldats Barnaby et Carter. D’après le témoignage du fermier turc qui trouva ses terres recouvertes de cadavres en décomposition et qui nous dit les avoir jetés dans un petit ravin, les corps se trouvaient disséminés sur une surface d’environ 3 km2, à 750 m au moins du front turc. Il semble donc, comme on l’avait tout d’abord supposé, que le bataillon ait été rapidement bloqué dans son avance : les hommes ont été abattus un à un, à l’exception de ceux qui ont pu se réfugier à I’intérieur de la ferme. » « Nous avons trouvé le First Fifth Norfolk… » Telle était donc la conclusion des autorités britanniques à propos du sort réservé à l’infortuné bataillon ! N’était-ce pas un peu prématuré ? Avait-on bien retrouvé les corps de tous les disparus ? Le mystère ne faisait que commencer…

LE REGIMENT PERDU ET RETROUVE

Après la Première Guerre mondiale, en enquêtant sur la disparition du Royal Norfolk Regiment, on n’a retrouvé que les corps décomposés de 122 soldats — à peine la moitié des hommes qui s’enfoncèrent dans les sous-bois en ce jour tragique du 12 août 1915. Que sont devenus les autres ?

Il nous faut revenir ici au récit des fantassins néo-zélandais qui, quoique peu vraisemblable, propose néanmoins une explication. Selon les déclarations ultérieures de trois de ces fantassins, ils virent de nombreux soldats appartenant au First Fourth Norfolk pénétrer à l’intérieur d’un étrange nuage qui les emporta dans les airs et ils situent cet incident le 21 août. Or, nous l’avons dit, le First Fourth n’a aucunement disparu. Ou le récit en question n’est qu’un tissu d’inventions, ou il peut expliquer le sort d’une autre unité, le First Fifth, qui disparut en fait le 12 août.

Beaucoup plus tard — en 1965, est-ce un hasard ? — trois des témoins décident de coucher par écrit leur témoignage : 21 août 1915.

« Le récit qui suit se rapporte à un incident fort étrange, qui eut lieu à la date mentionnée ci-dessus, au matin, lors des derniers combats acharnés livrés sur la colline 60, à Suvla Bay, “Anzac”. » Le ciel était exceptionnellement lumineux; on pouvait s’attendre à l’une de ces chaudes et belles journées méditerranéennes s’il n’y avait eu six ou sept petits nuages flottant au-dessus de la colline 60. Ils avaient tous exactement la même forme — à peu près celle d’une miche de pain. Chose étrange. en dépit de la brise soufflant ce matin-là (à 6 ou 8 km/h), ils restaient absolument immobiles, sans s’effilocher ni se déformer. De notre point d’observation, situé à 150 m d’altitude, ils présentaient une élévation d’environ 60°. Nous pouvions encore apercevoir, pratiquement posé sur le sol, un peu plus à droite, un autre nuage semblable, tout aussi immobile. Exceptionnellement dense et opaque, il nous sembla mesurer à peu près 250 m de long sur 60 m de large, avec une cinquantaine de mètres de hauteur; il était à un peu plus de 1 km de la ligne de front britannique. Tout ceci a été observé par 22 hommes de la 3e section de la 1re compagnie d’infanterie de Nouvelle-Zélande, y compris par nous-mêmes, de nos tranchées de Rhododendrons Spur, à 1300 m environ au sud-ouest de ce nuage couvrant le sol. Notre position dominait la colline 60 de près de 90 m. Le nuage était posé sur ce qui paraissait être une route défoncée ou le lit d’un ruisseau à sec (Kaiajik Dere), et nous en distinguions parfaitement les abords. Il présentait une couleur gris clair, de même que les autres. » «  Nous avons alors aperçu un régiment anglais formé de plusieurs centaines d’hommes, le First Fourth Norfolk, qui empruntait cette route ou ce lit de ruisseau, se dirigeant vers la colline 60. Arrivés devant le nuage, ils pénétrèrent à l’intérieur sans marquer la moindre hésitation. Mais nous n’en avons vu aucun ressortir à l’autre extrémité.

Pas un seul de ces soldats n’en a surgi pour se déployer sur les flancs de la colline 60. Une heure peut-être après que le dernier homme eut disparu à l’intérieur du nuage, celui-ci s’éleva tout doucement pour rejoindre les autres nuages similaires dont nous avons déjà parlé et qui étaient restés durant tout ce temps immobiles au-dessus de la colline. Une fois réunis, ils apparaissaient tous exactement identiques, comme les moutons d’un troupeau. Dès que le nuage posé au sol les a eu rejoints, ils se sont tous éloignés vers le nord, en direction de la Thrace (Bulgarie). Au bout de trois quarts d’heure, ils avaient complètement disparu du ciel. »

« Ce régiment anglais était porté disparu, et après la reddition de la Turquie en 1918, les autorités britanniques demandèrent aux Turcs de libérer cette unité. Les Turcs répondirent que le régiment n’avait jamais été fait prisonnier et qu’ils ignoraient même son existence. Ce qui ne fut guère mis en doute, étant donné qu’un régiment. en 1914-1918, ne regroupait pas moins de 800 hommes, et pouvait même en compter 4 000. » « Nous, soussignés, en ce jour qui est le cinquantième anniversaire du débarquement de l’Anzac, déclarons exacts et véridiques les faits mentionnés ci-avant. »

Signé par les témoins :

  • sapeur F. Reichardt, n° matricule 4/165. Matata, baie de Plenty;
  • sapeur R. Newnes, n° 13/416, 157 King Street, Cambridge;
  • J.L. Newman, 75 Freyberg Street, Octumoctai, Tauranga.

Ce témoignage s’accompagnait d’un extrait d’une certaine « relation officielle de la campagne des Dardanelles », sans aucune référence, qui se rapporte à l’événement en question : « lls furent absorbés par un brouillard d’une densité extraordinaire, lequel brouillard reflétait les rayons du soleil avec une telle intensité que les servants des pièces d’artillerie en furent éblouis et ne purent pointer correctement. On ne revit jamais ces deux cent cinquante hommes. »

Le témoignage des soldats néo-zélandais comporte, nous l’avons dit, plusieurs erreurs flagrantes. Et en tout premier lieu ce terme d’« Anzac », qui ne désigne pas un nom de lieu (encore qu’il y ait une très faible possibilité que les hommes aient ainsi baptisé un site local). C’est le sigle employé pour « Australia and New Zealand Army Corps ». Par ailleurs, le First Fourth Norfolk n’est pas un régiment, mais un bataillon du Royal Norfolk Regiment. On a peine à croire que d’anciens combattants des Dardanelles aient pu commettre des erreurs aussi grossières. Faut-il alors supposer que le récit ait été écrit par quelqu’un d’autre, puis signé ensuite par trois anciens soldats afin de lui donner un cachet d’authenticité ?

Nous avons enfin signalé auparavant l’invraisemblance majeure de leur récit : le First Fourth Norfolk n’a pas disparu dans la plaine de Suvla et il a participé par la suite à d’autres actions militaires. Le seul bataillon dont on ignore le sort est le First Fifth, et celui-ci ne s’est pas volatilisé le 21, mais le 12 août. En supposant que les témoins aient confondu les deux bataillons, il semble hautement improbable que les hommes du First Fifth aient pu errer pendant 9 jours, dans la même zone, jusqu’au 21, date à laquelle ils se seraient engouffrés dans le mystérieux nuage; il est plus vraisemblable d’imaginer que le sapeur Reichardt qui apparaît comme le témoin principal, ait mélangé dans ses souvenirs les deux dates : après tout, 21 est l’inverse de 12.

Malgré toutes les recherches effectuées, on n’a pu trouver aucune mention du « nuage ravisseur » antérieure au témoignage de Reichardt, exception faite de la prétendue citation d’une « relation officielle » de la campagne, sur laquelle nous reviendrons. Le récit n’est pas contemporain des événements puisqu’il fut écrit cinquante ans plus tard, lors d’une réunion commémorative d’anciens combattants. Il paraît curieux que Reichardt et ses compagnons n’aient pas fait un rapport immédiatement, ou du moins à la fin de la campagne, alors que le bataillon était porté disparu. Peut-être les Néo-Zélandais craignaient-ils l’incrédulité et les quolibets de leurs camarades et de leurs supérieurs ?

Le sapeur Frederick Reichardt, marin de son état, s’était engagé le 8 octobre 1914 dans les forces expéditionnaires britanniques de Nouvelle-Zélande. Il fut enrôlé dans la 3e section de la 1re compagnie divisionnaire du génie néo-zélandais. Il s’embarqua pour la presqu’île de Gallipoli le 12 avril 1915.

La plaine de Suvla est dominée par un demi-cercle de collines montagneuses s’étendant du nord au sud. A l’extrême-sud s’élève le massif du Sari Bair, avec trois sommets principaux : Koja Cheman Tepe, Besim Tepe et Chunuk Bair. La route la plus praticable pour atteindre le sommet du Chunuk Bair longe le Rhododendrons Spur (« l’éperon des rhododendrons »). ainsi baptisé par les soldats alliés à cause des fleurs rouges (qui n’étaient pas des rhododendrons) qui garnissaient ses pentes. C’est de cet endroit que Reichardt affirme avoir vu disparaître le bataillon du Norfolk.

A 2,5 km au nord du Chunuk Bair s’élève un petit tertre, dénommé alors «  colline 60 », vers lequel le Néo-Zélandais prétend avoir vu se diriger les soldats anglais. A 5 km encore plus au nord se trouve la zone dite Kuchuk Anafarta Ova, c’est-à-dire le théâtre de l’opération de reconnaissance de la 163e brigade l’après-midi du 12 août.

Si l’on en croit le journal de marche de la 1re compagnie divisionnaire néo-zélandaise, la 3e section n’occupait Rhododendrons Spur que depuis le 13 août. Reichardt et ses camarades n’auraient donc pas pu observer le bataillon du Norfolk depuis cet endroit le 12. Il est possible, cependant, que la section ait fait mouvement ce jour-là afin d’être en place le 13 à l’aube, selon les instructions reçues. Enfin, rappelons que Reichardt se trouvait à plus de 7 km du terrain découvert où s’avançait le First Fifth. Pour qu’il ait pu voir aussi distinctement les événements, compte tenu de l’éloignement et de la fumée du champ de bataille, il devait vraiment jouir d’une acuité visuelle hors du commun ! Le sapeur, toutefois, mentionne seulement la colline 60, ce qui laisse la porte ouverte à l’hypothèse déjà citée : le First Fifth, désorienté, pourrait avoir erré, tournant en rond dans la plaine de Suvla et atteignant enfin, le 21 août, la colline 60, à 5 km de sa position initiale du 12 août. Rien n’est impossible, évidemment, mais comment imaginer que le bataillon ne soit tombé à aucun moment sur des Alliés ou des forces ennemies en pleine zone de combat ?

Il faut avouer que toutes ces graves invraisemblances ne nous incitent pas à considérer le témoignage de Reichardt comme fiable. Examinons maintenant la citation, sans référence, qu’il fait d’une certaine « relation officielle » de la campagne. L’extrait ne se trouve dans aucune histoire militaire. officielle ou non, mais à l’intérieur du Final Report of the Dardanelles Commission de 1917 (et qui, précisément, ne fut divulgué qu’en 1965). On peut lire quelques lignes surprenantes, peu après le passage relatant la disparition du First Fifth : « Par quelque aberration de la nature, la plaine et la baie de Suvla furent enveloppées, dans l’après-midi du 21 août, par un étrange brouillard. C’était là vraiment jouer de malchance, car nous avions précisément tablé sur le fait que les tireurs ennemis seraient éblouis par le soleil déclinant qui éclairerait au contraire avec netteté les tranchées turques. Au lieu de cela, nous distinguions à peine les lignes ennemies, alors que nos positions se détachaient nettement à contre-jour dans cette vive lumière. »

Aucun doute ne semble possible. C’est bien cet extrait qui a servi à appuyer le récit de Reichardt. Et il est question justement du 21 août ! « Aberration de la nature », « étrange brouillard », « vive lumière », voilà certes des mots évocateurs. Ils ne décrivent en fait qu’un brouillard fort ordinaire — si ce n’est particulièrement dense et tout à fait hors de saison — et qui vint aggraver l’échec de la plus grande offensive prévue lors de la campagne.

Pendant cet après-midi, 3000 soldats de l’« Anzac » sont lancés à l’attaque de la colline 60 (la bataille fera rage pendant toute une semaine avant que les Alliés ne battent en retraite). C’est vers la fin de la journée que se produit cette réverbération des rayons de soleil par le brouillard. Ainsi, les Sherwood Rangers, conduits par Sir John Milbanke, ne parviennent pas à apercevoir l’ennemi qui. lui, ne les voit que trop bien et les déloge de leur position.

Il paraît clair, maintenant, que Reichardt s’est inspiré à la fois de ce curieux phénomène naturel et de la disparition inexpliquée du First Fifth Norfolk pour concocter son récit. La coïncidence est par trop étonnante : les deux épisodes sont relatés sur deux pages voisines du Final Report, livré au public l’année même où le Néo-Zélandais « se décide » enfin à faire connaître son témoignage ! Néanmoins le sort du First Fifth Battalion n’en est pas élucidé pour autant. Le mystère demeure entier. Les disparitions sont fréquentes en temps de guerre. Des 34 000 soldats britanniques portés manquants aux Dardanelles, 27 000 n’ont pas de sépulture. Combien d’autres «  disparitions mystérieuses » recouvre cette funèbre statistique ?

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Reynald
Reynald
J'ai crée ce site en 2006 car j'étais un passionné de paranormal et je voulais partager ma passion avec les gens qui ont la même passion. Cela fait maintenant 14 ans que le site est ouvert et qu'il regroupe a peu pres tout ce qui touche le paranormal. Bonne lecture.
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