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Le Monstre de St. Augustine

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L'enquête d'un médecin naturaliste L'histoire commence le 30 novembre 1896… Ce jour-là, deux jeunes cyclistes, Herbert Cole et Dunham Coretter, découvrirent une énorme charogne à moitié enfouie dans le sable sur une plage située tout près de la station balnéaire de Saint-Augustine (côte est de la Floride). Pour les deux garçons, au regard de la taille de l'épave, il était certain qu'il s'agissait des restes d'une baleine échouée sur la plage ; du reste, un cétacé avait été capturé deux ans auparavant à l'embouchure de la rivière Matanzas, tout à côté (voir carte et figure 4).

 

 

 

 

Figure 4 : l'échouage de Saint-Augustine : différentes localisations de l'épave
(d'après Mangiacopra, 1976).

 

Revenus en ville, les deux garçons firent part de leur découverte à un médecin de Saint-Augustine, amateur passionné d'histoire locale et de sciences naturelles, le docteur DeWitt Webb (figure 5).


Figure 5 : le docteur DeWitt Webb
(photo archives Saint-Augustine Historical Society)

Né en 1840, ce dernier s'installa peu après ses études à Saint-Augustine, où il fonda bientôt la Saint-Augustine Scientific, Literary and Historical Society, dont il fut le président pendant 34 ans. Il fut également maire de la ville en 1911 et 1912 ; ses concitoyens comme ses confrères le tenaient en haute estime, aussi bien pour son dévouement à la cité que pour son travail (il avait d'ailleurs refusé le renouvellement de son mandat de maire, pour pouvoir se consacrer à sa carrière médicale). Lorsqu'il était assistant médical et chirurgical à Fort Marion, il gagna la confiance des Indiens qui y étaient emprisonnés, ce qui suffit à me rendre le docteur Webb éminemment sympathique, quand on sait la mentalité dominante des "visages pâles" à cette époque (il n'est que de voir les Westerns de l'âge d'or d'Hollywood pour s'en persuader !).Si je me suis ainsi attaché à préciser la personnalité du docteur DeWitt Webb, c'est parce qu'il va jouer un rôle essentiel dans la suite des événements, et que c'est la seule personne ayant quelque compétence scientifique à avoir enquêté sur place. Par ailleurs, rien dans ses responsabilités médicales, administratives, ou à la tête de la société qu'il avait fondée, ne donne à penser qu'il ait pu être un mystificateur.C'est donc le lendemain 1er décembre 1896, que le docteur Webb put se rendre sur les lieux de l'échouage et procéder à un premier examen de la "chose". Il lui apparut tout d'abord que le cadavre de l'animal, très mutilé, était dans un état de décomposition déjà avancé : peut-être était-il échoué depuis plusieurs jours, peut-être même l'animal était-il mort depuis bien plus de temps encore… Le cadavre de cette mystérieuse créature était d'une couleur rose pâle, presque blanche, avec un reflet argenté à la lumière du soleil. Il était également d'une consistance très dure, à tel point qu'un couteau ne parvenait pas à l'entamer. Ce qui dépassait du sable mesurait environ 6 m de long, 5 m de large et près de 1,20 m de hauteur, et le docteur Webb en estimait le poids à près de 5 tonnes, sinon plus !
Cependant, le plus ahurissant était que, selon le médecin, il ne s'agissait absolument pas du cadavre d'une baleine, mais bel et bien des restes d'un poulpe gigantesque, d'une taille propre à rivaliser avec celle des plus grands calmars géants !Quelques jours plus tard, sans doute le 7 décembre 1896, le docteur Webb revint sur les lieux de l'échouage avec deux photographes amateurs, Edgar Van Horn et Ernest Howatt, afin de prendre des vues de l'épave.
Les photographies prises à cette occasion étaient considérées jusqu'à tout récemment comme perdues, et l'on ne possédait que des dessins effectués à l'époque à partir de celles-ci : surexposées, les photographies ne furent pas publiées, et l'on ignorait ce qu'elles étaient devenues. Contentons-nous donc pour l'instant de ces dessins, publiés dans l'American Naturalist d'avril 1897, et exécutés par Alpheus Hyatt Verrill d'après les originaux.
Le premier dessin (figure 6), en vue frontale, montre le corps de l'animal, sorte de sac piriforme, avec ce qui semble être les moignons de cinq bras, derrière lequel se tient un homme qui, vraisemblablement, n'est autre que le docteur Webb lui-même (reconnaissable à son chapeau et ses moustaches), et qui permet de se faire une idée de l'échelle.

 

Figure 6 : le "monstre de Floride", dessiné d'après une photographie prise de face
(tiré de Verrill, American Naturalist, 1897)

 

Le deuxième dessin (figure 7), d'après une photographie prise de côté, ressemble vaguement à un éléphant couché sur le flanc, et montre une carcasse qui s'amincit progressivement vers l'extrémité, où l'on parvient à distinguer 2 ou 3 moignons de bras.

 

Figure 7 : le "monstre de Floride", dessiné d'après une photographie prise de côté
(tiré de Verrill, American Naturalist, 1897).

 


En fait, une des photographies originales, prétendument perdue, a été obtenue par Gary Mangiacopra en 1994 seulement : c'est de toute évidence à partir de cette photographie (figure 8) que Alpheus Hyatt Verrill, a exécuté le dessin précédent, ainsi que celui illustrant son propre article pour le Hartford Daily Courant du 18 février 1897 (figure 9).

 

Figure 8 : photo surexposée en vue latérale du monstre de Floride
(archives F.G. Wood)

.

Figure 9 : le dessin tiré de la photo précédente par A. H. Verrill
(d'après le Hartford Daily Courant, 1897).

 

Vers la même époque, un certain Mr. Wilson écrivit au docteur Webb pour lui communiquer les résultats de ses observations, faites après avoir creusé autour du cadavre :

 

"Un bras s'étendait à l'ouest du corps, long de 23 pieds [7 m] ; un moignon de bras, à l’ouest du corps, d’environ 4 pieds [1,20 m] ; trois bras s’allongeaient au sud du corps et y étaient apparemment attachés (bien que je n’aie pas creusé jusqu’au corps, car il était bien enfoncé dans le sable, et j’étais fatigué), le plus long mesurait plus de 32 pieds [9,75 m], les autres bras étaient de 3 à 5 pieds [90 cm à 1,50 m] plus courts."

Peu après, une très forte tempête avait emporté le cadavre, qui finit par revenir s'échouer un peu plus au sud, après que la tempête et le ressac lui eussent arraché les bras.
Dans les tous premiers jours de décembre 1896, un certain docteur Grant, propriétaire d'une résidence sur la plage de Saint-Augustine, fit à son tour connaître son témoignage au Pennsylvania Grit de Williamsport, qui le publia dans son numéro du 13 décembre :

"La tête est aussi grande qu'un baril ordinaire de farine et a la forme de la tête d'un phoque. Le cou, si l'on peut dire que la créature a un cou, a le même diamètre que le corps. La bouche est sous la face inférieure de la tête et est protégée par deux tubes tentaculaires d'environ 8 pouces [20 cm] de diamètre et de 30 pieds [9 m] de long. Ces tubes ressemblent à une trompe d'éléphant, et étaient évidemment utilisées à saisir à la manière de ventouses tout objet à leur portée.
"Un autre tube ou tentacule de même dimension monte sur le sommet de la tête. Deux autres, un de chaque côté, sortent de derrière le cou de l'animal et s'étendent de 15 pieds [4,50 m] le long de l’animal et derrière la queue. La queue, qui est séparée et déchiquetée avec des points de coupure sur plusieurs pieds, est flanquée de deux tentacules de plus de mêmes dimensions que les autres et de 30 pieds [9 m] de long. Les yeux sont sous la partie arrière de la bouche, au lieu de dessus.
"Ce spécimen est si grièvement mutilé par les requins et poissons-scies que seuls les moignons de tentacules restent, mais des morceaux en furent trouvés à quelque distance sur la plage, montrant que l'animal avait eu une féroce bataille avec ses adversaires avant d'être mis hors de combat et de s'échouer sous l'effet du ressac."

Laissons de côté l'illustration fantaisiste (figure 10), faite par le dessinateur du journal et non par le témoin.
La description n'a pas toute la clarté désirable, mais on peut en tirer quelques renseignements substantiels. Tout d'abord, si l'on fait le décompte des moignons de "tentacules", on en trouve sept, ce qui à une unité près désigne un octopode, un poulpe — dont le nom, notons le bien, n'a pas été prononcé. Mr. Grant insiste sur le fait que tous ces "tentacules" sont de même dimension : rien n'indique donc la présence de fouets de calmar.

 

 

Figure 10 : dessin publié dans le Pennsylvania Grit (1897).

 

La mention d'une "queue" flanquée de deux tentacules est plus déconcertante, mais on peut suggérer qu'il s'agit en fait d'un fragment de la tête ou de l'ombrelle, armé de deux bras, gisant près de l'extrémité opposée du corps : Mr. Grant fait d'ailleurs remarquer que cette soi-disant "queue" est déchiquetée et séparée du reste du corps. Enfin, les dimensions des restes des bras du monstre (quelque 9 m de long pour 20 cm d'épaisseur) confirment parfaitement les dimensions que Mr. Wilson avait données dans sa lettre au Dr. Webb, et celles que donnera Webb lui-même peu après.Pendant ce temps, le docteur Webb avait entrepris de faire connaître sa spectaculaire découverte à la communauté scientifique, et il avait écrit plusieurs lettres à divers scientifiques, dont une fut publiée par le mensuel malacologique (à savoir sur les mollusques) Nautilus, dans son numéro de janvier 1897. Bien que non datée, cette lettre fut certainement écrite au tout début de décembre 1896, pour avoir été publiée si tôt :

 

"J'ai été très intéressé par un immense céphalopode qui s'est échoué à 5 miles au sud de Jack Mound, île Anastasia. Il ne restait que des moignons de tentacules, car il était mort depuis peut-être plusieurs jours. Le corps mesurait 18 pieds [5,50 m] de long, 11 pieds [3,35 m] de large et 3 pieds et demi [1,05 m] d'épaisseur au-dessus du sable, comme il gisait mou et aplati sur la plage. Bien sûr, il n'y a aucun moyen de connaître la longueur des tentacules, mais vu la taille du corps, les bras devaient être d'une longueur énorme."

Le rédacteur en chef de la revue scientifique avait fait paraître cette lettre sous le titre "un grand décapode". Il ne s'agissait pas d'une "coquille" (ce qui aurait été banal pour un périodique malacologique !), mais tout simplement d'une attitude bien compréhensible de sa part, et que nous retrouverons par la suite : un céphalopode aussi gigantesque, ne pouvait être qu'un décapode, c'est-à-dire un calmar, quoi qu'en pensât le docteur Webb. Il est vrai que ce dernier ne parlait dans sa lettre que d'un "céphalopode", sans plus de précision ; mais il fut plus explicite dans une autre de ses lettres, datée du 8 décembre 1896, et adressée à Mr. J.A. Allen :

"Il se peut que vous soyez intéressé de savoir que le corps d'un immense poulpe a été jeté à quelque miles au sud de cette ville [Saint-Augustine]. Des tentacules, il ne reste que des moignons, car il est évident qu’il était mort depuis quelque temps avant même de s’échouer. Tel quel, cependant, le corps mesure 18 pieds [5,50 m] de long sur 10 pieds [3 m] de large. Sa taille immense et son état s'opposent à toute tentative de conservation. J'ai pensé que sa taille pourrait vous intéresser car je n'ai pas connaissance qu'on en ait enregistré un d'aussi grand."

Avant de poursuivre, il faut faire quelques remarques sur les dimensions données par le médecin de Saint-Augustine. La "largeur" de 10 pieds (3 m) s'applique en fait à l'ensemble des restes (corps et moignons de bras), et non au seul corps de l'animal, comme on peut s'en rendre compte sur les dessins : sur celui effectué d'après la photo prise de face, on constate que la largeur du corps est d'environ la moitié de l'étendue totale des restes, ou encore, semble-t-il, du même ordre de grandeur que la taille du docteur Webb, soit dans un cas comme dans l'autre environ 1,50 m. Cette estimation est confirmée par l'examen de l'autre dessin, où la largeur du corps représente en effet à peu près le quart de la longueur du cadavre, donc 5,50 m/4 = environ 1,40 m.
Le poulpe géant du professeur Verrill

La lettre de Webb à J. A. Allen fut transmise à Mr. R. P. Whitehead, qui la fit suivre à son tour au professeur Addison Emery Verrill (figure 11), éminent zoologiste à l'Université de Yale à New Haven (Connecticut), à qui l'on doit des travaux sur les céphalopodes, et encore aujourd'hui une grande partie de ce que l'on sait sur les calmars géants du genre Architeuthis.

 

 

Figure 11 : le professeur Addison Emery Verrill
(photo Gary Mangiacopra d'après un tableau au Yale Peabody Museum)

 

Se basant sur cette lettre de Webb à Allen, Verrill publia une note scientifique dans le numéro de janvier 1897 de l'American Journal of Science; cependant, au regard des dimensions impressionnantes avancées par le docteur Webb, Verrill pensait qu'il s'agissait d'un calmar géant plutôt que d'un poulpe, mais d'un calmar bien plus grand que ceux échoués à Terre-Neuve dans les années 1870, y compris le "champion" de Thimble Tickle. En cela, il ne faisait que se ranger à l'explication prudente déjà avancée par le rédacteur en chef de la revue malacologique Nautilus.Toujours vers la même époque (décembre 1896), le docteur DeWitt Webb fit à nouveau prendre des photos de l'épave par un photographe du nom de Van Lockwood. Curieusement, ces photos n'ont fait surface qu'en 1993 : feu Mrs. Marjorie Blakoner, de Californie, avait en sa possession un album de photos de Saint-Augustine prises par Van Lockwood entre 1885 et 1899. L'album fut légué à la mort de son propriétaire à la Saint-Augustine Historical Society, dont Webb avait été le président. Parmi ces photos, plusieurs concernent l'échouage de 1896.
La première (figure 12) montre une vue panoramique d'une foule de quelque 50 personnes, venues à pied, à bicyclette ou en voiture à cheval, voir l'attraction que devait constituer le "monstre de Floride".

 

Figure 12 : la foule des badauds, photographiée par Van Lockwood
(archives Saint-Augustine Historical Society).

 

La seconde photographie (figure 13), prise à quelque distance, montre deux chevaux et un attelage, avec quelques personnes dedans ou à proximité, sur le côté gauche. Au centre se dresse l'épave, une masse en forme de dôme, avec un câble autour de sa partie médiane et un poteau sur sa gauche. Sur la droite de la photo, se trouvent 3 autres hommes, dont le premier, regardant vers le photographe, n'est autre que le Dr. Webb. Hélas, la photo est surexposée, et la créature est peu distincte.

 

Figure 13 : le monstre de Floride examiné par le Dr. Webb et ses collègues
(photo Van Lockwood, archives Saint-Augustine Historical Society).

 

Une troisième photographie, celle-là heureusement d'excellente qualité (figure 14), a été reproduite maintes fois, quoique tronquée, et on a cru devoir la dater du 16 janvier 1897 : l'album Van Lockwood atteste qu'elle date en fait de décembre 1896. Elle montre le docteur Webb se tenant tout à côté de l'extrémité hémisphérique du corps du monstre de Floride, entourée de deux câbles. Par comparaison avec la hauteur du personnage, on peut évaluer la largeur du corps de l'animal à 1,50 m : voilà qui confirme les mesures impressionnantes avancées par le docteur Webb dans ses diverses lettres, ainsi que les calculs auxquels je me suis livré à partir des dessins du monstre.

 

Figure 14 : le docteur Webb à côté de l'épave
(photo Van Lockwood, archives Saint-Augustine Historical Society).

 

Une autre photographie (figure 15), prise le 7 décembre 1896, ou peu après, n'a été révélée qu'en 1993, bien qu'elle se trouvait dans les collections de la Smithsonian Institution à Washington. On distingue sur le côté droit une partie de l'épave, mais surtout un moignon de bras s'étendant vers la gauche. On y reconnaît aussi le câble et le poteau de la photo de Van Lockwood (figure 14). En prenant comme point de référence le docteur Webb sur cette photo (et en estimant sa taille à 1,70 m, chapeau compris), on peut estimer le diamètre du poteau, et par une simple règle de trois, déterminer le diamètre du bras : environ 35 cm de diamètre, ce qui est parfaitement compatible avec le rapport de Webb d'un moignon épais de 10 pouces (25 cm) au niveau de la section.

 

Figure 15 : une vue partielle de l'épave
(archives F.G. Wood).

 

Peu après, Verrill reçut du docteur Webb de nouvelles informations et des photographies de l'épave, celles-là même dont on ne possèdait plus que des dessins, et il en fit état dans un article du New York Herald du 3 janvier 1897, ainsi que dans l'American Journal of Science de février :

 

"Ces photographies montrent qu'il s'agit d'un céphalopode armé de huit bras, et probablement d'un véritable Octopus d'une taille colossale. Son corps est piriforme, plus large à l'extrémité postérieure arrondie. La tête n'est presque pas reconnaissable, du fait des mutilations et de la décomposition. Le docteur Webb écrit que quelques jours après avoir pris les photographies (7 décembre), on fit des excavations dans le sable et on trouva le moignon d'un bras encore attaché au corps, long de 36 pieds [11 m] et de 10 pouces de diamètre [25 cm] au niveau de la section."

Devant ces précisions, et après étude des photographies, le professeur Verrill dut se rendre à l'évidence : il s'agissait bien, comme le pensait le docteur Webb, d'un poulpe gigantesque. Par comparaison avec des poulpes communs, Verrill calcula que celui de Saint-Augustine avait dû peser, vivant, entre 18 et 20 tonnes ! Ses bras devaient mesurer de 75 à 100 pieds de long (23 à 30 m) — soit une envergure de quelque 50 ou 60 mètres ! — avec un diamètre de 18 pouces (45 cm) à la base. Verrill estimait le diamètre de ses ventouses (dont aucune ne semblait avoir été conservée), comme celui de ses yeux, à une trentaine de centimètres au bas mot ! Quant à sa poche à encre, elle aurait été suffisante pour alimenter une imprimerie, Verrill ayant estimé sa contenance à 10 ou 12 gallons (une quarantaine de litres) !
A ce poulpe d'une taille et d'une masse effrayantes, supérieures même à celle des plus grands calmars Architeuthis, Verrill proposa de donner le nom scientifique d'Octopus giganteus, "le poulpe géant" : un siècle après les écrits de l'infortuné Denys de Montfort, le Poulpe Colossal devenait une réalité tangible !

Un cirrate géant ?

Verrill n'excluait pas, cependant, que le spécimen échoué pût en réalité être rapporté au genre Cirroteuthis : dans ce cas, les deux moignons postérieurs visibles sur le dessin en vue frontale seraient en fait des nageoires latérales, car ils lui semblaient trop en arrière pour des bras, à moins qu'ils n'aient été écartés de leur position d'origine lors de l'échouage.
L'hypothèse d'un céphalopode proche du genre Cirroteuthis doit être envisagée sérieusement. Les céphalopodes octopodes sont en effet divisés en deux sous-ordres, celui des cirrates, ou cirromorphes — les céphalopodes à "cirres" — et celui des incirrates, les poulpes "classiques", qui en sont dépourvus. Les cirrates ont 8 bras comme tous les octopodes, mais ils ne sont armés que d'une seule rangée de ventouses (contre deux rangées chez la plupart des incirrates), frangée de deux rangs de papilles, les "cirres". Les bras sont réunis par une membrane, l'ombrelle, qui atteint le plus souvent l'extrémité des bras. Leur corps possède deux nageoires latérales, qui font irrésistiblement penser à des oreilles décollées : elles sont donc différentes des nageoires latérales des calmars Loligo, faisant penser à un as de carreau, ainsi que de la nageoire caudale des calmars géants du genre Architeuthis, en forme d'as de cœur. Enfin, ils possèdent une coquille interne très atrophiée.
Au début de mon enquête en 1981, j'avais éliminé a priori les octopodes cirrates (également appelés poulpes ciliés) comme candidats possibles pour expliquer l'échouage de Floride. D'abord, je ne faisais que me fier ainsi au sentiment du professeur Verrill lui-même, qui écarta aussitôt cette hypothèse, pour s'en tenir à un poulpe géant classique ; ensuite, j'y voyais des objections tenant à la biologie évolutionniste : les plus grands cirrates connus ne mesuraient guère, avais-je lu dans les traités de zoologie, qu'une trentaine de centimètres de long, ce qui faisait un hiatus énorme avec le poulpe de Saint-Augustine. Si l'évolution procède par bonds, ils n'ont jamais une telle ampleur : dans tous les groupes zoologiques, au sein d'une même famille, on trouve entre l'espèce la plus petite et l'espèce la plus grande, toute une série d'espèces de taille intermédiaire (en fait, il semble que l'acquisition d'une taille supérieure par une nouvelle espèce s'effectue par doublement de la masse environ). Il me paraissait donc plus raisonnable de supposer que le "monstre de Floride" (comme on l'avait aussitôt appelé) était un poulpe du genre Octopus, comme les plus grands officiellement admis.
Mais en 1984, un teuthologue mondialement connu, Sigurd von Boletzky, du laboratoire Arago à Banyuls-sur-Mer, me suggéra dans sa lettre du 6 août, de réfléchir à nouveau à la question (soit dit en passant, j'ai trouvé auprès de ce chercheur un accueil favorable à mes recherches, que j'aurais aimé trouver chez d'autres spécialistes) : à la suite de récentes observations, l'hypothèse d'un cirrate géant lui paraissait "plus que probable".

Je me fis alors un devoir de passer en revue la littérature sur les poulpes ciliés : je fus stupéfait d'apprendre que l'holotype (le spécimen type qui donne lieu à la première description) de Cirroteuthis magna, décrit par William E. Hoyle en 1886 d'après un spécimen pêché dans l'océan Antarctique par le navire océanographique Challenger, ne mesurait pas moins de 1,15 m de longueur totale !
Il devait cependant être largement battu par un autre cirrate, dont de maigres restes à moitié dévorés furent recueillis au cours de la même croisière océanographique au large de la Patagonie. Les chercheurs n'avaient gardé que trois ventouses, mesurant 12 mm de diamètre, alors que les plus grandes du précédent spécimen atteignaient 8 mm de diamètre : toutes proportions gardées, celui-ci devait donc dépasser les 1,50 m de longueur. Et rien ne prouvait que l'on eût recueilli les plus grandes ventouses…
En 1932, G.C. Robson, dans sa monographie sur les céphalopodes, mentionnait un grand spécimen de Grimpoteuthis pêché par le Discovery au large de la Géorgie du Sud, qui "pouvait faire 3-4 pieds de long", soit 90 cm à 1,20 m, mais qui passa par-dessus bord.
En 1972, Clyde F. E. Roper et Walter L. Brundage Jr. ont publié une longue étude sur des photographies abyssales de poulpes ciliés, prises lors d'expéditions du Mizar et du submersible américain Alvin en Atlantique occidental. Des études photogrammétriques classiques leur ont permis de déterminer la taille des céphalopodes en question, et le résultat est assez étonnant : sur 24 spécimens, 8 (pratiquement le tiers) dépassaient les 50 cm, et les quatre les plus grands mesuraient respectivement 90, 102, 103 et 128 cm ; autant dire que des individus d'un mètre ou plus sont relativement communs, et si les collections des muséums ne possèdent que de tous petits poulpes ciliés, c'est tout simplement que l'on utilise des filets trop petits pour les pêcher !
En 1999, le navire océanographique Discovery pêcha au large du Cap Vert par 3200 m de fond un Cirroteuthis magna de 1,70 m de longueur totale.
Enfin, au mois de mars 1984, lors d'une plongée sur le fameux rift du Pacifique oriental (une zone d'activité volcanique sous-marine intense), la soucoupe plongeante française Cyana filma un étrange poulpe avec des sortes d'oreilles : aucun doute, un octopode cirrate… mais long de 2,50 m ! C'est dire qu'il est presque aussi grand que les plus grands poulpes incirrates officiellement connus, alors qu'il a fallu attendre 1984 pour l'apprendre ! Il n'a pas encore reçu de nom latin, ni fait l'objet d'une publication scientifique, n'ayant pu être capturé.

Notons aussi une mention dans un article de Crosse et Fischer pour le Journal de Conchyliologie de 1862, à propos des céphalopodes gigantesques (principalement les calmars géants Architeuthis, qui venaient juste de voir leur existence entérinée par la science) :

"Un octopode des mers du Nord, le Cirroteuthis, atteint des dimensions considérables. Un fragment de tentacule pris durant le voyage du prince Napoléon avait la grosseur du bras."

C'est donc une objection "de taille" qui tombe, c'est bien le cas de le dire. Alors, le monstre de Floride pourrait-il être un poulpe cirrate ? Le docteur Webb a beau noter l'absence de nageoire caudale, comme celle d'un calmar géant, il est troublant de remarquer ce qui pourrait ressembler à des nageoires latérales sur les diverses photographies. Si cette hypothèse est correcte, le nom d'Octopus giganteus devrait être modifié : il conviendrait de changer le nom générique d'Octopus… mais n'anticipons pas !

Pendant ce temps, le docteur Webb ne restait pas inactif : début janvier 1897 il écrivait au professeur William Healey Dall, conservateur des mollusques à l'U.S. National Museum à Washington. Webb lui faisait connaître ses tentatives pour sauver la carcasse du monstre : elle était si lourde, qu'une douzaine d'hommes avaient été incapables de la déplacer, malgré l'aide de palans et de cordages !
Il existe au moins une photographie prise au cours de cet épisode, photographie dont Gary Mangiacopra n'a eu connaissance qu'en 1994. Curieusement, des milliers de personnes l'ont vue, puisqu'elle a été diffusée dans un épisode de la série télévisée anglaise Arthur C. Clarke's Mysterious World, sur les énigmes de l'univers (dont nous aurons à reparler), sans qu'aucun téléspectateur ne s'avise de l'importance de ce document inédit. Elle montre le cadavre au premier plan, tandis qu'un Noir et deux autres hommes, en arrière-plan, se reposent après l'effort (figure 16).

 

 

Figure 16 : des ouvriers en train de déterrer l'épave
(archives F.G. Wood ).

 

Une deuxième photo qu'on peut difficilement qualifier d'inédite, car visible dans le même téléfilm, montre ce qui ressemble à des moignons de bras démesurés (figure 17).

 

Figure 17 : une autre photo montrant un bras
(archives F.G. Wood).

 

Dans une deuxième lettre, datée du 17 janvier 1897, le docteur Webb fit savoir au professeur Dall qu'après sa précédente tentative infructueuse, il avait décidé d'employer les grands moyens, confirmant ainsi que l'estimation du poids de l'animal (ou plutôt de ce qu'il en restait !) à 5 ou 7 tonnes était loin d'être exagérée :

 

"Hier, j'ai pris 4 chevaux, 6 hommes, 3 appareils de levage, un tas de lourdes planches et un contremaître pour superviser le travail, et j'ai réussi à faire sortir l'invertébré du puits et à le placer 40 pieds [12 m] plus haut sur la plage, où il est maintenant, étendu sur de lourdes planches. Après l’avoir dégagé, nous avons trouvé qu’il mesurait 21 pieds [6,40 m] au lieu de 18 [5,50 m] comme je vous l'avais initialement rapporté. Une bonne partie du manteau ou de la tête reste attachée près de la partie la plus mince du corps. Celle-ci était aussi dispersée que possible. Le corps fut ensuite ouvert sur l'entière longueur de 21 pieds comme vous le verrez sur les nouvelles photographies. La partie la plus mince du corps était entièrement vide d'organes internes. Et les organes de la partie restante n'étaient pas grands et ne semblaient pas être ceux d'un animal mort depuis si longtemps comme il semblait l'être quand il s'échoua pour la première fois il y a quelque six semaines."

Deux photographies prises à cette occasion, et conservées par la Saint-Augustine Historical Society, ont été publiées à plusieurs reprises, entre autres par Gary Mangiacopra dans un article pour Of Sea and Shore en 1975. Elles montrent une masse de tissus reposant sur des planches, une fois l'opération terminée (figures 18 et 19).

 

 

Figures 18 et 19 : le monstre de Floride gisant sur des planches
(archives Saint-Augustine Historical Society).

 

Mais une troisième photo, tirée de l'album Van Lockwood, et révélée en 1993 seulement, a été prise au début de la manœuvre. On y voit le Dr. Webb et 5 autres membres de sa société, derrière l'épave, donnant une nouvelle fois une idée de ses dimensions. On remarque les câbles, les planches, ainsi que les 4 chevaux en arrière-plan (figure 20).

 

Figure 20 : l'épave sur le point d'être déplacée
(photo Van Lockwood, archives Saint-Augustine Historical Society).

 

Dans cette même lettre du 17 janvier 1897, le Dr. Webb disait aussi que la couverture musculaire, de 3 à 6 pouces d'épaisseur (7,5 à 15 cm), était formée extérieurement de fibres longitudinales, et intérieurement de fibres transversales. Surtout, Webb insistait sur l'absence de nageoire caudale, comme de "plume", qui eussent désigné le calmar, comme d'ailleurs l'absence de toute structure squelettique interne. Il ne trouva pas davantage trace des yeux, ni du bec, la région de la tête étant très mutilée. Enfin, insistant sur l'état de conservation excellent du cadavre, il priait les professeurs Dall et Verrill de se rendre eux-mêmes sur place. Hélas, comme devait l'expliquer Y.A. True dans une lettre au professeur Dall :

 

"Le Muséum peut difficilement faire face à la dépense en ce moment. Est-ce que des mensurations, etc., ne peuvent pas être faites par le Dr. Webb, et ne pourrait-il pas prélever des échantillons ?"

On le voit, la science américaine ne disposait pas, à la fin du dix-neuvième siècle, des moyens financiers actuels, étant incapable de payer un billet de train Washington-Floride ! Aussi, le vœu du Dr. Webb resta lettre morte.
Le lendemain 18 janvier, ce dernier écrivait à nouveau au professeur Dall pour lui envoyer de nouvelles photographies de l'épave, et rectifier une erreur — un lapsus calami — dans sa lettre de la veille : la couche musculaire externe était en fait circulaire, et la couche interne longitudinale.
Ces deux lettres du Dr. Webb sont capitales, car elles vont, à mon avis, dans le sens de la thèse du Poulpe Colossal. D'après les photographies et les dessins, comme d'après les précisions données par Webb, "la partie la plus mince du corps" correspond à ce qui serait, chez un poulpe, la région de la tête. Webb dit que "les organes de la partie restante", donc la partie postérieure du corps, "n'étaient pas grands". Or, c'est effectivement le cas des poulpes : rein, cœur, estomac, pancréas, branchies, sont de taille assez petite chez les poulpes, ce qui est compréhensible pour des créatures plutôt lentes, au métabolisme peu élevé pour de faibles dépenses énergétiques. Inversement, l'absence d'organes à l'autre extrémité (au niveau de la tête, donc) ne saurait surprendre, puisqu'on y trouve en tout et pour tout les yeux, le cerveau, le tube locomoteur et le bec, tous de très grande taille chez un poulpe aussi énorme, mais situés précisément dans la région la plus mutilée sur le spécimen de Saint-Augustine : pas étonnant qu'ils aient été détachés sous l'effet mécanique des intempéries.
Quant à la structure de la couverture musculaire, il faut savoir qu'il y a chez les poulpes 3 types de muscles : les muscles longitudinaux, parallèles à l'axe du corps, et que l'on trouve sur la face externe et la face interne du manteau ; entre ces deux couches, les muscles circulaires font le tour du manteau, comme leur nom l'indique ; enfin, les muscles radiaux traversent le manteau perpendiculairement à l'axe.
Donc, de la surface vers l'intérieur du corps, on doit rencontrer 3 couches : une longitudinale, puis une transversale (circulaire), enfin une longitudinale. Or, Webb parle de 2 couches seulement : une couche externe circulaire, et une couche interne longitudinale. Que peut-on en conclure, sinon que la couche superficielle (longitudinale externe) avait été décapée, ce qui serait très vraisemblable chez un spécimen roulé sur une plage sous l'action des vagues et des marées. Notons au passage que la structure musculaire des calmars est bien plus complexe, et qu'elle ne peut absolument pas rendre compte des observations du Dr. Webb.

Alors que la thèse d'un énorme céphalopode se répandait aussi bien dans les magazines scientifiques que dans la presse quotidienne, un certain W. Palmer, de la Smithsonian Institution à Washington, rédigea un memorandum sur le monstre de Floride, en date du 16 février 1897, où il avançait une hypothèse radicalement différente :

"Je pense que c'est un morceau d'un lamantin qui est resté longtemps dans l'eau salée. La peau et les os ont disparu, laissant la peau et les ligaments qui s'attachaient aux muscles. Mr. Wood dit qu'il ressemble à un qu'il disséqua en Floride il y a quelques années et il ressemble sans aucun doute à certains que j'ai eu sous la main. La seule différence est que celui-ci est grand mais je ne vois pas de raison pour qu'un lamantin ne puisse pas atteindre 21 pieds [6,30 m] de long. La blancheur est dûe à l'action de l'eau salée et l'épiderme a bien sûr été décapé."

Tout cela est très ingénieux, mais enfin un lamantin atteint péniblement la moitié de la longueur rapportée, qui d'ailleurs s'appliquait à un animal très mutilé — du reste, Palmer avance l'idée d'un "morceau" d'un lamantin, ce qui rend encore plus invraisemblable son identification. De toute manière, il est impossible que tous les os aient disparu.

Verrill change d'avis

Début février 1897, Webb put enfin prélever des échantillons de la créature, non sans difficultés en raison de sa dureté. Il en envoya, conservés dans du formol, aux professeurs Dall et Verrill, aux fins d'identification.
Les échantillons envoyés au Pr. Verrill à Yale ont été perdus depuis lors, mais d'autres ont été confiés à la Smithsonian Institution par le Dr. Webb. On peut en trouver trace dans le rapport annuel pour 1897 de cette vénérable institution, qui démontre encore une fois les efforts méritoires de Webb :

"Le Dr. DeWitt Webb, de Saint-Augustine, Floride, a présenté des négatifs de photographies d'un monstre marin échoué près de cet endroit, et nommé Octopus giganteus par le Professeur Verrill. Des portions des restes, conservées dans du formol, ont été également transmises."

De l'examen des échantillons envoyés à Yale, Verrill changea à nouveau d'avis sur la nature du monstre dès le 23 février, comme il le fit savoir dans trois lettres qui furent publiées dans le magazine Science du 5 mars, dans le New York Herald du 7 mars, et dès le lendemain 24 février dans le New Haven Evening Register :

"Je viens de recevoir de larges masses de la carcasse échouée en décembre et que j'ai décrite comme étant le corps d'un Octopus, entre autres dans l'American Journal of Science. Ces masses de tégument ont de 3 à 10 pouces [7,5 à 25 cm] d'épaisseur, elles sont fermes, élastiques et très dures à couper. Elles sont composées principalement de cordes et de fibres fermes d'un tissu conjonctif blanc et élastique, très entrelacé. Cette structure ressemble à celle du lard de baleine (blubber) de certains cétacés."

Autrement dit, il ne s'agissait pas du tout d'un poulpe, mais d'une énorme masse de lard de quelque cétacé ! Mais alors, les bras, ou du moins les moignons de bras, qu'était-ce ? Eh bien, pour le Pr. Verrill, la présence de bras étant fondée sur les premiers témoignages de Mr. Wilson et du Dr. Webb (auxquels il faudrait ajouter celui de Mr. Grant, inconnu de Verrill), contredits par la suite lorsqu'il avait été possible de dégager le cadavre, celle-ci n'était pas prouvée… Pourtant, il y avait les premières photographies montrant des moignons de bras (figures 6, 7, 8, 15 et 17), lesquels finirent par être arrachés entre le premier et le deuxième échouage ; en dépit de cette évidence, le Pr. Verrill n'en affirmait pas moins dans l'American Journal of Science d'avril 1897 :

"Apparemment, rien qui puisse être qualifié de moignons de bras ou tout autre appendice, n'était présent. Des replis de la peau et des morceaux de chairs mutilées et partiellement détachées ont pu être pris pour de telles structures."

Admettons… Mais la forme de l'épave, comment l'expliquer ? Le lard des cétacés n'est qu'une couche graisseuse sous-cutanée : il est impossible qu'elle puisse acquérir la forme arrondie du monstre de Floride.
Le Pr. Verrill notait également que ces échantillons étaient parcourus de cavités irrégulières et de canaux qui avaient dû être des vaisseaux sanguins. Détail troublant, il remarquait que ces fragments étaient pauvres en huile, à tel point qu'ils ne flottaient pas sur l'eau, comme ils auraient dû le faire en toute logique, le lard de baleine étant — on pourrait dire par définition — un tissu graisseux. Les céphalopodes, au contraire, possèdent très peu de tissus graisseux : il est d'ailleurs recommander de consommer des poulpes ou des calmars dans les régimes hypocaloriques amaigrissants, du fait de leur faible teneur en lipides (évidemment au court bouillon, pas sous forme de friture ni à plus forte raison en sauce !).

Verrill reconnaissait également qu'il était incapable de rapporter cette énorme masse à un quelconque cétacé connu. Cependant, il s'en tint désormais à cette hypothèse, comme le montre sa lettre du 12 mars 1897, publiée dans Science la semaine suivante :

"J'ai fait des études supplémentaires sur les échantillons que j'ai reçus, qui confirment définitivement les affinités avec les cétacés. L'extrême fermeté de ces masses épaisses de tégument montrent que cette structure a été prévue pour résister à des souffles et à de fortes pressions, et ne pouvait pas appartenir à une quelconque partie d'un animal chez qui la mobilité est indispensable. Elles sont composées d'un complexe de fibres d'un tissu conjonctif fort et élastique, comme celui des cétacés. Il n'y avait aucune fibre musculaire dans les échantillons envoyés. Cette absence de tissu musculaire et la résistance du tégument sont suffisants pour démontrer que la créature ne peut pas être un céphalopode, car dans ce groupe un tissu musculaire hautement contractile est essentiel.
"La structure découverte se rapproche de celle du tégument que l'on trouve dans la partie supérieure de la tête et le nez du cachalot, plus qu'à quoi que ce soit que je connaisse d'autre. Il est donc probable que cette grande masse en forme de sac représente presque la totalité de la partie supérieure de la tête d'une telle créature."

Cette hypothèse, il la défendit, en l'affinant quelque peu, dans un long article sur le "monstre de Floride" dans l'American Naturalist d'avril 1897 :

"Il est évident cependant, d'après les photographies, que la forme est incontestablement différente de celle de la tête d'un cachalot ordinaire, car celle-ci est oblongue, tronquée et plutôt étroite à l'avant, "comme la proue d'un vaisseau", avec un angle en haut de l'extrémité antérieure, près de laquelle est situé l'évent. […]
"Il est possible d'imaginer un cachalot avec un nez anormalement élargi, dû à la maladie ou à un âge extrême, qui, en se détachant, pourrait ressembler, au moins extérieurement, à cette masse."

Cette façon de voir les choses était nettement plus plausible que la thèse du blubber, car chez les cétacés, le lard n'est qu'une couche plus ou moins épaisse située sous la peau, et ne saurait prendre, comme je l'ai dit plus haut, la forme arrondie, en boule, du "monstre de Floride". L'hypothèse d'une partie de la tête d'un cachalot est en effet envisageable, en supposant que l'épave serait pour l'essentiel constituée du réservoir à spermaceti, ou "blanc de baleine", très riche en tissu conjonctif, pouvant peser dans les 5 tonnes, et dont le rôle est encore mal connu : sans doute intervient-il dans les plongées à 1000 mètres de profondeur et plus, qu'effectuent les cachalots.
Verrill était tout de même le premier à soulever diverses objections sur sa propre hypothèse : il reconnaissait qu'aucun des baleiniers auxquels il avait montré les photos de l'épave, n'avait pu identifier une quelconque partie d'un cachalot (je n'ai d'ailleurs jamais vu qu'on ait rapporté une telle malformation chez cet animal).
Il était aussi très curieux qu'on n'eût pas remarqué la présence d'un évent, à savoir une cavité d'une trentaine de centimètres de diamètre : ni Webb, ni les autres témoins, n'en font mention, et l'on n'en trouve trace sur aucune des photographies disponibles.
Comment expliquer aussi que le Dr. Webb ait noté la présence d'organes qui "n'étaient pas très grands" à l'intérieur de la partie la plus large (dans une de ses lettres, il parle aussi de "viscères"). Si le "monstre de Floride" n'était qu'une masse de lard de cétacé, ou même le réservoir à spermaceti d'un cachalot, on n'aurait pas dû y trouver un seul organe, même petit ! On me permettra de croire que le Dr. Webb, médecin et chirurgien, était capable de reconnaître des organes, fût-ce chez un céphalopode. Qu'il ait pu correspondre avec des spécialistes comme Dall et Verrill, qu'il ait écrit à un périodique malacologique comme le Nautilus, démontre amplement que Webb possédait plus que des connaissances sommaires en teuthologie.

Si le Pr. Verrill mettait donc quelque prudence dans son hypothèse, le docteur Frederic A. Lucas, conservateur d'anatomie comparée à l'U.S. National Museum, ne devait pas s'embarrasser de tous ces détails pourtant fort troublants, lui qui devait déclarer dans le grand magazine Science du 19 mars 1897 :

"Le Pr. Verrill serait avisé de faire une affirmation plus catégorique, que de dire que la structure des masses de tégument du "monstre de Floride" ressemble à du blubber, et que la créature était probablement proche des baleines. La substance ressemble à du blubber, elle sent le blubber, et C'EST du blubber, ni plus ni moins."

Et le Dr. Lucas de supposer que "l'œil imaginatif" du Dr. Webb avait vu des moignons de bras là où il n'y en avait pas… Celui-ci rétorqua dans sa lettre du 17 mars au Pr. Dall qu'il ne voyait absolument pas comment cette sorte de grand sac pouvait provenir d'un cétacé. En tout cas, poursuivant ses efforts, l'infatigable Dr. Webb avait fait déplacer à nouveau le cadavre bien à l'abri des plus fortes marées, et l'avait fait entourer d'une clôture, après en avoir pris possession au nom de la société dont il était le président : il semble en effet que certains aient voulu en faire une attraction lucrative, ou en prendre morceau sur morceau en guise de souvenir. Et le médecin, en conclusion, se lamentait de ne pouvoir se procurer du formol par décalitres, pour pouvoir conserver une masse appréciable du monstre !
Si le Dr. Lucas était catégorique sur la nature mammalienne de la créature, et si le Dr. Webb n'en était pas moins convaincu qu'il s'agissait bien d'un poulpe, le Tatler de Saint-Augustine, un hebdomadaire spécialisé dans les potins locaux, sombra pour sa part dans la zoologie-fiction, dans sa livrée du 13 mars 1897 ; après avoir rappelé à ses lecteurs que le Pr. Verrill estimait désormais que le monstre de Floride n'était plus un Octapus (sic), il écrivait :

"Une théorie qui a été avancée, est que c'est peut-être une partie d'un animal marin éteint depuis longtemps, qui a été inclus dans un iceberg pendant des siècles, et s'en est dégagé en s'échouant ici. Une autre théorie est que c'est un morceau d'un monstre marin abyssal qui en venant trop près de la surface fut attaqué et tué par un requin qui le trouva trop dur pour son déjeuner. Une chose est maintenant certaine, si nous ne savons pas ce que c'est, nous savons ce que ce n'est pas."

Voilà bien les "théories" les plus fantaisistes et les plus dénuées de tout fondement, qu'on ait jamais avancées, comme seule une salle de rédaction journalistique peut en produire !
Quant au magazine britannique Natural Science, il n'y alla pas de main morte dans sa livrée de mai 1897 :

"Octopus giganteus VERRILL se révèle n'être rien d'autre qu'une masse de blubber, probablement issue de la tête de quelque énorme cétacé. La morale de cette histoire, est qu'on ne doit pas essayer de décrire des spécimens échoués sur la côte de Floride, tout en restant dans son bureau du Connecticut."

Voilà qui n'était guère aimable à l'encontre du Pr. Verrill, dont le même magazine avait pourtant largement fait état des recherches. C'était surtout un exemple de parfaite mauvaise foi, car en dehors du fait que seuls des problèmes financiers avaient empêché le Pr. Verrill de se rendre sur les lieux, le plumitif de Natural Science se gardait bien de préciser que c'était justement Verrill lui-même qui, le premier, avait songé à identifier l'épave comme étant en définitive un fragment de la tête d'un cachalot.

Une éclipse de près de 75 ans

Les choses devaient en rester là pour longtemps : l'affaire fut classée, enterrée même, de même sans doute que le cadavre de son protagoniste…
Il y eut encore une brève note dans le Chamber's Journal du 28 août 1897, qui fut reprise 12 ans plus tard par le Washington Post du 14 février 1909, dans le cadre d'un article sur les dangers présentés par les animaux marins.
Il faudra attendre près de 20 ans après l'échouage avant que Alpheus Hyatt Verrill, le fils du Pr. Addison Emery Verrill, reparle de manière détaillée de l'affaire. Voici ce qu'il en dit en 1916 dans son livre The Ocean and its mysteries (l'océan et ses mystères), après avoir décrit les calmars géants :

"Il y a à peine quelques années, un étrange objet fut rejeté sur la côte de Floride, et de même que dans le cas des extraordinaires calmars géants, des photos de ce nouveau "monstre marin" et des échantillons de sa substance furent envoyés au Pr. Verrill. Au début, cela semblait prouver l'existence d'un autre céphalopode inconnu et gigantesque, mais après examen cela s'avéra être un fragment d'une créature très différente. Bien que longue d'environ 20 pieds [6 m] pour 14 pieds [4,30 m] de circonférence et pesant plusieurs tonnes, cette grande masse de chair dure et fibreuse n'était qu'un fragment d'un monstre marin titanesque, et par sa structure et sa forme, il était si différent de toute forme connue d'animal qu'aucun scientifique ne pouvait seulement deviner son origine, et il est passé à la postérité comme un des mystères de la mer."

En 1952, soit 55 ans après l'échouage, le même Alpheus Hyatt Verrill donna une version très proche de l'affaire et de sa conclusion dans son livre The strange story of our Earth (l'étrange histoire de notre Terre), dans un chapitre consacré à l'insaisissable Serpent-de-Mer :

"L'affirmation souvent répétée par les incrédules, qu'aucun reste inexpliqué d'un monstre marin inconnu n'a jamais été rejeté sur la côte, n'est pas confirmée par les faits. Il est vrai que de nombreuses prétendues carcasses de Serpents-de-Mer se sont révélées n'être que des requins, des baleines, ou quelque chose d'autre, mais il y en a encore un certain nombre que personne n'a été capable d'identifier. Remarquable à cet égard fut l'énorme masse de chair sans squelette échouée sur la côte atlantique de la Floride en 1896.
"Des photographies et une description furent envoyées à mon père, le Pr. A. E. Verrill, de Yale, qui la tint pour les restes d'un poulpe géant. Il envoya sur le champ des bocaux d'alcool en Floride avec des instructions pour conserver autant de l'objet qu'il était possible. Mais il n'y avait à cette époque ni poste aérienne ni transport de fret, et sous le soleil de Floride l'énorme masse, de quelque 20 pieds [6 m] de long, 7 pieds [2,10 m] de large et 6 pieds [1,80 m] de haut, avait commencé à se décomposer. Au moment où les bocaux arrivèrent en Floride, la majeure partie s'était décomposée en une masse malodorante et visqueuse. Cependant, il y avait encore assez de restes pour qu'un zoologiste l'identifie. Mais quand mon père étudia les échantillons, il fut complètement désorienté. La chair était totalement différente de celle de toute créature connue, car elle ne contenait ni fibres musculaires, ni nerfs, ni vaisseaux sanguins, ni tendons, ni os. Probablement, neuf savants sur dix auraient proposé une explication, mais mon père admettait franchement et honnêtement qu'il était complètement désorienté, qu'il ne pouvait même pas deviner ce que c'était, mais qu'il s'agissait incontestablement des restes d'une créature totalement inconnue."

Ces deux versions contredisent formellement ce que nous venons de voir juste avant, à savoir l'hypothèse d'un fragment de cétacé, que ce soit une masse de lard ou une partie de la tête d'un cachalot : aussi bien n'en est-il même pas question ! Aussi, je me demande si, avec le recul du temps, le Pr. Addison Emery Verrill n'a pas eu des doutes… Il faut dire en effet que son fils Alpheus Hyatt avait suivi l'affaire de très près : il avait écrit un article à son sujet dans le New Haven Evening Register du 14 février 1897, repris dans le Hartford Daily Courant du 18 février, et illustré d'un dessin de sa main (figure 9). De même, ce sont des dessins effectués par Verrill fils, d'après 2 photographies fournies par Webb, qui illustrent l'article de Verrill père pour l'American Naturalist d'avril 1897 (figures 6 et 7). Il est donc possible que les doutes du Pr. Verrill aient grandi avec le temps, et que son hypothèse d'un fragment de cétacé ne lui paraissait guère plus défendable ; on peut supposer qu'il avait fait part à son fils de sa perplexité grandissante : au moment où ce dernier publiait le premier des deux ouvrages cités (1916), son père était toujours en vie (il vécut en fait jusqu'en 1926).

Un qui par contre n'en démordait pas, était le Dr. Frederic A. Lucas, le plus chaud partisan de la thèse du blubber. En 1928, écrivant un article sur les erreurs commises en zoologie, il revint à la charge avec plus d'assurance que jamais :

"Il s'est échoué sur la côte de Floride, il y a bien des années, une masse partiellement décomposée ayant quelque peu la forme d'un sac, avec une frange s'effilochant à une extrémité. Il était bien connu que dans les profondeurs de la mer se cachait le calmar géant, et que de grands poulpes avaient été trouvés sur notre côte du Pacifique, il y avait donc quelque raison de supposer que de plus gros pouvaient encore être découverts. Après une étude approfondie des photographies et en faisant confiance aux rapports d'observateurs non-scientifiques, la masse fut nommée Octopus giganteus. Cependant, un certain Saint-Thomas prit un morceau de l'animal dans un gros bocal et l'envoya au National Museum, où il fut ouvert par un membre du personnel, qui dit aussitôt "blubber", remarque qui fut reprise par l'ami à qui il le montra. Et c'était du blubber, car cela s'avéra être la tête d'un cachalot dont le spermaceti était parti avant l'échouage. Comme l'observa un écrivain anglais, cela montre la difficulté de rester au Connecticut et de décrire une espèce en Floride. Et maintenant, il ne pourra jamais y avoir d'Octopus giganteus, à cause de la règle "une fois synonyme, toujours synonyme" ; le nom a été attaché au cachalot et ne pourra jamais s'appliquer à un céphalopode."

Le Dr. Lucas aurait été mieux inspiré de ne pas supposer que le spermaceti était parti : seule cette masse de plusieurs tonnes de tissu conjonctif pourrait, à la rigueur, rendre compte de la forme et des propriétés du "monstre de Floride", et sûrement pas le lard du cachalot.
Pour ce qui est de la fin de l'article du Dr. Lucas, il faut savoir que la nomenclature zoologique obéit à des règles très complexes pour pouvoir nommer une nouvelle espèce dans les formes requises, avec un nom scientifique latin. En particulier, il arrive qu'une même espèce soit décrite par plusieurs auteurs sous des noms différents, soit que les auteurs "tardifs" n'aient pas eu connaissance des travaux de leurs prédécesseurs, soit le plus souvent qu'ils aient cru avoir affaire à une nouvelle espèce, mais que des recherches ultérieures aient démontré leur erreur (les différences anatomiques observées restant dans les limites de variation de l'espèce connue). Dans un cas comme dans l'autre, seul le premier nom scientifique, fondé généralement sur un spécimen servant de référence (l'holotype), est valable : c'est ce qu'on appelle la règle d'antériorité. Quant aux synonymes, ils sont alors frappés d'une malédiction éternelle, et ne pourront jamais être utilisés pour désigner autre chose. Dans le cas du monstre de Floride, Octopus giganteus ne pourrait plus désigner un poulpe géant, même si l'on devait un jour en découvrir un véritable, étant tombé en synonymie de Physeter catodon, le cachalot… pour autant que cette identification soit prouvée, mais à vrai dire le Dr. Lucas n'apporte aucun élément nouveau. Bien au contraire : non seulement il se fourvoie comme je l'ai dit plus haut, mais il pêche aussi par omission, en ne faisait pas état des recherches et des réserves de Verrill, à propos duquel il ressort la vieille calomnie empruntée à Natural Science. Si je puis me permettre de la lui retourner en paraphrasant son article, voilà qui démontre la difficulté de faire un diagnostic correct sur une épave de Floride depuis son bureau de Washington…

Et puis, plus rien… L'affaire tomba définitivement dans l'oubli. Il y eut bien ça ou là une brève mention : en 1937, Paul Bartsch y fit vaguement allusion, mais de manière erronée, pour dire qu'il s'agissait d'un calmar géant Architeuthis. Puis en 1941 dans le recueil d'étrangetés Lo ! de Charles Hoy Fort : au milieu d'une invraisemblable quantité de phénomènes plus ou moins inexpliqués, sinon inexplicables, auxquels on a depuis donné le nom de "phénomènes fortéens", Charles Fort résumait deux articles du Pr. Verrill, mais sans aucun commentaire (il ne se donnait pas pour but d'expliquer ces anomalies ; il se contentait de les amasser, pour attirer l'attention sur de nouvelles voies de recherches), sinon pour cette remarque humoristique à propos de la couleur rose pâle du monstre de Floride :

"Un monstre rose, ou une chose effroyable à l'aspect de chérubin, voilà qui en remontre à la biologie classique."

Divers auteurs fortéens ont à leur tour repris ce passage du livre de leur illustre maître, notamment l'Américain John A. Keel dans son livre Strange creatures from time and space (1970) (étranges créatures du temps et de l'espace), ce qui nous vaut un résumé du résumé de l'affaire, John Keel n'ayant pas jugé utile de remonter aux sources de l'information.
Le romancier de science-fiction Arthur C. Clarke, qui eut l'occasion de rencontrer Forrest G. Wood (dont nous allons reparler longuement) avec qui il en discuta, fit un bref résumé de l'affaire en 1960, dans un livre de vulgarisation sur les océans. Par parenthèse, il y fit aussi allusion 30 ans plus tard dans un de ses romans, The ghost from the Grand Banks (1990) (le fantôme du Grand Banc), où il imagine une expédition essayant, en 2012, de renflouer le Titanic, 100 ans après son naufrage ; entre autres péripéties, elle est amenée, lors d'opérations sous-marines, à faire face à un représentant de l'espèce Octopus giganteus (Clarke en profite pour résumer l'affaire, et même pour y mentionner des photos inédites à l'époque, dont Mangiacopra et moi-même n'avons retrouvé la trace qu'en 1994 !).

Même le zoologiste Bernard Heuvelmans, pourtant le "père fondateur" de la cryptozoologie, et auteur d'un ouvrage fondamental sur les céphalopodes géants en 1958 (Dans le sillage des monstres marins — Le Kraken et le Poulpe Colossal), préféra laisser de côté cette énigme pour ne pas alourdir un volume déjà passablement épais, et bien qu'il eût rassemblé quelques documents originaux. Comme il devait l'écrire dans la nouvelle édition mise à jour de son livre (1974) :

"Pour moi, j'accordais une telle confiance à l'autorité du professeur Verrill, qui avait su réhabiliter le Kraken légendaire, que je ne songeai même pas à mentionner l'incident du pseudo-Octopus giganteus dans l'édition originale du présent ouvrage. Il m'avait semblé qu'il encombrait un dossier déjà diablement volumineux. J'ai eu tort. En Science, il ne faut jamais faire confiance à personne."

Le poulpe géant refait surface

Car entre-temps en effet, l'énigme avait connu, au bout de près de trois-quarts de siècle, un étonnant rebondissement…
En 1957, Forrest Glenn Wood (figure 21), un spécialiste en biologie marine du Naval Undersea Research and Development Laboratory de San Diego (Californie), passait en revue les archives du Marineland Research Laboratory (Floride) dans le cadre de ses recherches sur les poulpes.

 

 

Figure 21 : Forrest Glenn Wood
(photo Gary S. Mangiacopra)

 

Wood s'était en effet spécialisé dans l'étude du comportement des poulpes, ainsi que des cétacés (particulièrement des dauphins). C'est ainsi qu'il tomba tout à fait par hasard sur une vieille coupure de presse sans date, jaunie par le temps, intitulée "the facts about Florida" (les faits concernant la Floride) (figure 22). Elle consistait en un portrait d'un officier U.S., le général John J. Pershing, dont on rappelait que, jeune lieutenant, "il avait servi dans une unité de cavalerie formée de Noirs, stationnée à Lakeland, Floride, durant la guerre hispano-américaine", ce qui signifiait que le document était nettement postérieur à la guerre pour Cuba (1895-98).

 

Figure 22 : la coupure de presse par où tout a commencé pour F. G. Wood
(archives F.G. Wood)

 

La même coupure montrait aussi un dessin de poulpe assez bien réalisé, quoique stylisé, avec cette étonnante mention :

 

"En 1897, les restes d'un poulpe, sensé être plus grand que tous ceux jamais vus jusque là, s'échouèrent sur la plage de Saint-Augustine. Le prof. Verrill, de l'université de Yale, examina les restes qui à eux seuls auraient pesé plus de 6 tonnes, et calcula que la créature vivante avait une circonférence de 25 pieds [7,50 m] et des tentacules de 72 pieds [22 m] de long !"

Pour nous qui avons suivi l'affaire de Saint-Augustine dans l'ordre chronologique, cet article est assez fidèle à la vérité, la seule erreur portant sur la circonférence : avec un diamètre d'environ 1,50 m, celle-ci ne devait être "que" de 4,50 m environ (diamètre multiplié par 3,14) ; du reste, Alpheus Hyatt Verrill, dans son livre publié en 1916, donnait une circonférence de 14 pieds (4,20 m), en accord avec le calcul précédent.
Mais pour F. G. Wood, voilà qui était dur à avaler ! Le poids rapporté était cent fois plus élevé que celui du poulpe pointillé du Pacifique Nord (Octopus dofleini), le plus grand poulpe officiellement connu ! Et pourtant, les autres précisions apportées dans l'article — la date de l'échouage, le lieu (Saint-Augustine, à moins de 30 Km du laboratoire où il se trouvait alors), et surtout le nom d'une autorité telle que le Pr. Verrill — incitèrent Wood à procéder à des recherches en profondeur systématiques, à temps "perdu".
Intrigué et passionné d'emblée par cette histoire d'apparence rocambolesque, il tenta d'abord de retrouver le journal d'où était extrait cet article, hélas en vain. De même, il apprit que le bâtiment où étaient conservés les journaux de Saint-Augustine avait été entièrement détruit dans un incendie, et ses archives irrémédiablement perdues : là aussi, la "piste" aboutissait à une impasse…
Peut-être alors l'échouage avait laissé quelque trace dans les colonnes des grands journaux, le New York Times par exemple ? Et F. G. Wood d'éplucher fichiers et index de l'époque : là encore, peine perdue (ceci illustre, soit dit en passant, les difficultés de la recherche bibliographique ; l'informatisation des bibliothèques permet aujourd'hui une efficacité sans comparaison avec les tâtonnements d'alors).
Wood s'adressa alors à la bibliothèque de l'université de Floride à Tallahassee, et de proche en proche (mais non sans difficultés), il put obtenir enfin une photocopie d'une page du Florida Times-Union de Jacksonville (Floride) du mardi 1er décembre 1896, corroborant les informations de l'article "the facts about Florida", en y apportant même des détails complémentaires.
Il eut alors l'idée de contacter la Saint-Augustine Historical Society, dont le Dr. Webb avait été président, et que mentionnait l'article précédent. Par bonheur, elle existait toujours, et dans ses archives elle possédait divers documents, photographies et articles, relatifs à l'échouage.
Wood fit paraître un premier compte-rendu de ses investigations, doublé d'un appel à l'aide, dès 1957, dans Mariner, un magazine publié par le Marineland où il travaillait. Un de ses lecteurs, le Dr. Gilbert L. Voss, un éminent spécialiste des céphalopodes à l'université de Miami (Floride), aida Wood à localiser 5 articles publiés par le Pr. Verrill, et lui apprit par la suite que les collections de la Smithsonian Institution à Washington possédaient encore (en 1962) un grand bocal étiqueté "Octopus giganteus VERRILL" (figure 23) — en tout cas il se souvenait l'y avoir vu quelques années auparavant.

 

 

Figure 23 : le bocal de la Smithsonian Institution
(photo Joseph Gennaro)

 

Harold A. Rehder, conservateur des mollusques à la Smithsonian Institution, confirma l'information précédente, mais ne semblait pas disposé à se séparer des précieuses reliques (celles-là mêmes qu'avait envoyées Webb en 1897, comme on l'a vu plus haut). En revanche, il fournit à Wood de nouvelles photographies de l'épave, et des copies de la correspondance du Dr. Webb avec William H. Dall, qui était alors conservateur des mollusques à l'U.S. National Museum.Finalement, un ami de Wood, Joseph F. Gennaro Jr., biologiste à l'université de Floride, parvint à convaincre Harold Rehder de prélever un échantillon du "monstre de Floride" pour un examen histologique.
Evidemment, après un séjour de plusieurs dizaines d'années dans un mélange de formol et d'alcool, ces échantillons répandaient une puanteur extrême, mais surtout l'examen cellulaire s'en trouvait rendu bien plus difficile.
Le récipient contenait une demi-douzaine de masses fibreuses, blanches, pauvres en graisse, et extrêmement dures (Gennaro dut s'y reprendre à plusieurs fois pour découper au scalpel un morceau de la taille du doigt) : en somme, elles correspondaient en détail à la description qu'en avait donnée le Pr. Verrill (figure 24).

 

Figure 24 : les échantillons de tissu
(photo Joseph Gennaro)

 

Hélas, on ne remarquait aucune structure caractéristique, telle que des ventouses, qui pût permettre une identification à l'œil nu. L'examen au microscope ne révélait aucune structure cellulaire ; mais Gennaro, ayant préparé des coupes histologiques de poulpe et de calmar, aux fins de comparaison, trouva que celles-ci n'en montraient guère, contrairement aux tissus de cétacés : le monstre de Floride n'était donc pas un cétacé (et notamment pas un cachalot), comme l'avait supposé Verrill au vu des échantillons.
Mais, plus encore que l'absence de structure cellulaire, ce qui frappa Gennaro fut la présence de couches de tissu conjonctif caractéristiques. Il entreprit alors d'étudier les coupes au microscope en lumière polarisée : elles montraient des bandes alternativement sombres et brillantes. En effet, les protéines du tissu conjonctif orientées dans le plan de la coupe provoquaient une double réfraction de la lumière, et apparaissaient donc brillantes, alors que celles qui leur étaient perpendiculaires apparaissaient sombres. De la sorte, les différences entre les coupes de tissus de pieuvres et de calmars sautaient aux yeux : chez les premières, les bandes claires et sombres sont de largeur égale ; au contraire, chez les calmars, il y a alternance régulière de larges bandes brillantes dans le plan de la coupe, et de fines bandes sombres, dans le plan perpendiculaire.
Or, les coupes faites sur les échantillons du "monstre de Floride" (figure 25) montraient la même succession de plages sombres et brillantes d'égale largeur, comme ceux des poulpes servant de référence ! Après 170 ans de dénigrement, le Poulpe Colossal du malheureux Pierre Denys de Montfort voyait son existence scientifiquement confirmée ! Et Gennaro de conclure dans son article pour Natural History, écrit en commun avec Wood (1971) :

 

"Il paraît clairement établi que le monstre marin de Saint-Augustine était en fait un poulpe, mais les implications en sont fantastiques. Bien que de temps en temps la mer nous fasse connaître des phénomènes étranges et étonnants, l'idée d'un poulpe gigantesque, avec des bras d'environ 75 à 100 pieds [23 à 30 m] de long et d’environ 18 pouces [45 cm] de diamètre à la base — soit une envergure totale de quelque 200 pieds [60 m] — est difficile à admettre."

 

 

Figure 25 : coupes histologiques de calmar, de poulpe et du "monstre de Floride"
(photos Joseph F. Gennaro Jr. pour Natural History 1971).

 


Polémiques diversesDifficile à admettre, en effet… A tel point que lorsque Wood et Gennaro publièrent les résultats de leur passionnante enquête zoologico-policière dans le numéro de mars 1971 de Natural History, la très sérieuse revue du Muséum d'Histoire Naturelle de New York, il se trouva quelques incrédules pour prétendre que toute cette histoire n'était qu'un Poisson d'Avril !
Wood avait pourtant soigneusement pris soin de ne divulguer que les initiales de ses prénoms, qui pouvaient prêter à moquerie : quand on s'appelle Wood ("bois" en anglais), avoir pour prénoms Forrest ("forêt") et Glenn ("vallée"), n'était pas de nature à se faire prendre au sérieux.
Il est également vrai que la rédaction de Natural History fit preuve d'un parti pris de mauvaise foi, en traitant la chose sur le mode ironique. Ainsi, le "chapeau" de l'article, rédigé par Natural History, se terminait par les mots : "200 pieds d'envergure — oui, Victoria, 200 pieds". C'était une claire allusion à un célèbre article du New York Sun du 21 septembre 1897 ; en réponse à la lettre d'une petite Américaine de 8 ans, Virginia O'Hanlon, s'inquiétant de savoir si le père Noël existait, le journaliste Francis P. Church avait publié un article d'une poésie remarquable, où il lui répondait : "yes, Virginia, there is a Santa Claus" ("oui, Virginia, le père Noël existe"). Voilà qui revenait à mettre sur le même plan un travail de recherche scientifique et la croyance au Père Noël ! Incidemment, le rédacteur de Natural History se trompait sur le prénom de la petite fille, et pour être juste, sinon justifié, son chapeau aurait dû avoir pour texte : "200 pieds d'envergure – oui, Virginia, 200 pieds".
De même, sur la page donnant la biographie des auteurs, F. G. Wood, apprenait-on, passait ses loisirs à arroser son bonsaï, alors que cet arbre nain ne demande que très peu d'eau.
Et surtout, Gennaro avait osé pour la traditionnelle photographie des auteurs, un pied de squelette dépassant ostensiblement de sa sandale (figure 26). Un pince-sans-rire du nom de James Fanning, dans une lettre à la rédaction de Natural History publiée dans le numéro de mai 1971, s'interrogeait gravement : fallait-il y voir la preuve d'un contact physique avec le regretté Pr. Verrill, ou bien Gennaro, avec son troisième appendice squelettique, était-il en voie de se transformer en octopode ?

 

Figure 26 : Joseph F. Gennaro Jr. et son pied squelettique
(photo Gennaro pour Natural History, 1971).

 

En réalité, Gennaro était présenté comme une autorité sur les toxines animales, notamment les effets des morsures de serpents venimeux sur les os. Aussi avait-il décidé, pour rompre avec le cérémonial de ces photographies au garde-à-vous, de poser avec son pied de squelette, allusion à ses travaux. Après tout, pourquoi la recherche scientifique devrait-elle être synonyme d'austérité et d'ennui ? Comme le reconnut Peter Schossberger dans une autre lettre publiée par Natural History, "une touche d'humour est toujours la bienvenue en ces temps de grisaille" : souvenons-nous qu'à cette époque (mars 1971), les Américains étaient toujours engagés dans l'interminable et meurtrier conflit du Viêt-nam, et même depuis quelques semaines ils avaient étendu les combats au Cambodge et au Laos.
Forrest Wood, quant à lui, prit très mal la chose : dans une interview au quotidien économique Wall Street Journal, qui publia un très long article sur le poulpe colossal de Floride (et à la "une", s'il vous plaît !), il donna libre cours à son ressentiment :

 

"Certains doivent penser que l'article [de Natural History] est l'équivalent de l'arrosage d'un bonsaï. […] J’ai écrit une lettre acerbe au rédacteur en chef, […] et je pense pour ma part que Gennaro a été irresponsable. Je ne crois pas qu'il ait pris la chose avec sérieux."

A la suite de quoi, les relations entre Wood et Gennaro se tendirent quelque peu, mais le temps ayant tendance à arranger les choses, cet incident fut oublié quelques années plus tard. Quant à la rédaction de Natural History, elle ne daigna pas publier la lettre de Wood. Cependant, son rédacteur en chef Alan P. Ternes, interrogé par le journaliste du Wall Street Journal, insistait sur le fait qu'il ne s'agissait pas d'un canular, et, faut-il le dire, c'était par pur hasard si certains abonnés avaient reçu leur numéro le 1er avril !

Après quoi, la fièvre retomba. Il est d'ailleurs curieux de constater que, lorsqu'un fait dérange les idées reçues, l'ordre établi, le dogme, il fait d'abord l'objet d'une mise en doute systématique : mise en cause de la matérialité des faits sans autre forme de procès, tentative de jeter le discrédit, etc. Puis, une véritable conspiration du silence prend le relais : effectivement, pas un mot dans les grands périodiques scientifiques, Nature, Science, New Scientist… A ma connaissance, il n'y eut guère que le mensuel de vulgarisation Sciences et Avenir, qui, dans son numéro de juillet 1971, rendit compte des travaux de Wood et Gennaro, dans un court article anonyme, mais dû en fait, ainsi que je l'appris plus tard, à la plume féconde de mon ami Jean-Jacques Barloy, ornithologue de formation, journaliste et écrivain animaliers, et très passionné de cryptozoologie.
Une autre publication scientifique prestigieuse, le Zoological Record, qui liste annuellement toutes les références zoologiques publiées dans le monde, cita l'article de Wood et Gennaro, non pas comme un travail scientifique, mais dans la catégorie fourre-tout "popular account" (compte-rendu populaire) ! Et encore heureux qu'il ait échappé à l'infamante catégorie "mythology and folklore" où sont habituellement relégués les articles cryptozoologiques…
De même que les revues scientifiques, les périodiques sur la mer firent l'impasse sur la prodigieuse révélation de Wood et Gennaro ; pour autant que je sache, seul le magazine américain Oceans de septembre-octobre 1971, y fit allusion dans un article de Willard H. Porter sur les monstres marins.
Quant à l'Oceanic Citation Journal de septembre 1971, qui liste ce qui se publie en océanographie, voici comment il résumait l'article de Wood et Gennaro :

"POULPE : FLORIDE : identification de carcasse : 1896 : St-Augustine : calmar géant."

S'il est justement une chose très claire pour qui a lu l'article, c'est bien que le monstre de Floride n'était pas un calmar géant ! Disons à la décharge de l'auteur de cet abstract lapidaire, sinon exact, que des scientifiques réputés ont fait le même raisonnement hâtif : un céphalopode géant ne peut être qu'un calmar… Encore avaient-ils l'excuse (si l'on peut dire) de n'avoir pas lu l'article du Natural History, mais tel n'était pas le cas du Dr. Gilbert L. Voss, de la Rosenstiel School of Marine and Atmospheric Sciences à Miami (Floride), un teuthologue d'ordinaire mieux inspiré. Sa réaction est d'autant plus étrange que, comme on l'a vu plus haut, il avait pas mal aidé F. G. Wood dans son enquête au cours des années 60.
L'opinion du Dr. Voss sur le monstre de Floride a été rapportée par Gerald L. Wood (aucun lien de parenté avec Forrest Glenn Wood) dans la troisième édition de son Guinness Book of animal facts and feats (1983), consacré aux records du monde animal. Après avoir retracé très clairement et assez honnêtement, sur près de deux pages, l'affaire du monstre de Floride et son étonnante conclusion, il écrit :

"Bien que ces analyses histologiques sembleraient confirmer le diagnostic original du Dr. Webb, que l'animal trouvé sur la plage de Floride était un poulpe géant, tout le monde n'est cependant pas d'accord avec cette assertion, et le Dr. Gilbert L. Voss, un éminent expert américain en matière de céphalopodes, pense que les restes étaient peut-être ceux d'un grand mammifère — ou même d'un requin-baleine — le squelette ayant été emporté quand le corps flottant se putréfiait. Il est certes difficile de croire qu'une identification positive du tissu conjonctif puisse être faite après tant de temps, et le fait que ni des ventouses ni le bec, les deux caractères qui auraient clairement situé cette énigme parmi les céphalopodes, n'aient été vus ou mentionnés est un autre point négatif. Les becs de céphalopodes sont extrêmement résistants et même si les mandibules avaient été emportées, quelque trace des suçoirs serait restée à la base des bras autour de la bouche. Un autre point qui mérite d'être noté est que la chair molle et gélatineuse de ces invertébrés est extrêmement propice à la décomposition — Verrill remarquait "la fermeté et la dureté extrêmes" des échantillons qu'on lui avait envoyés — et le Dr. Webb ne pouvait pas décider si l'épais tégument était musculaire ou fait de tendons."

Toutes les objections qui précèdent ne tiennent pas la route, ainsi que je vais le démontrer, mais il s'en trouve certaines qu'il est tout de même surprenant de lire, venant du Dr. Gilbert L. Voss, un éminent teuthologue. Je me demande d'ailleurs si Gerald L. Wood n'a pas quelque peu déformé sa pensée, peut-être par parti pris anti-poulpe géant. Tout au long de son livre sur les records du monde animal, il prétend à la rigueur, à l'objectivité, au sérieux scientifiques, et dans cet esprit il rejette systématiquement tous les rapports s'écartant un tant soit peu de ce qu'il tient pour la normale — serpents, requins… et bien sûr céphalopodes géants. Alors, pensez donc, un poulpe de 20 tonnes ! Soit dit au passage, c'est là une attitude frileuse, à 100 lieues du véritable esprit scientifique, fondé sur la curiosité et le scepticisme (à ne pas confondre avec une incrédulité bornée a priori), deux qualités qui semblent manquer hélas à un certain nombre de scientifiques…
En tout cas, croire qu'une identification ne puisse pas être faite après 75 ans est parfaitement puéril : Gerald L. Wood, et incidemment le Dr. Voss, ignoreraient-ils que l'on effectue presque couramment, dans le cadre de la paléo-génétique, des examens biochimiques sur des ossements fossiles vieux de centaines de milliers, voire de millions d'années ? Et encore ne sont-ils pas conservés dans du formol ! On fait même beaucoup plus fort : à l'Université de Berkeley (Californie), deux généticiens, Russell Higuchi et Allan Wilson ont réussi en 1984 un clonage d'acide désoxyribonucléique (ADN) de quagga, une espèce de zèbre disparue à la fin du dix-neuvième siècle, victime d'une chasse effrénée. A partir d'une peau conservée dans un muséum de Mainz (RFA) depuis 140 ans, ils ont pu isoler l'ADN (c'est-à-dire le code génétique de l'animal), le combiner à l'ADN d'une bactérie facilement cultivable (Escherischia coli, hôte habituel de l'intestin humain, et dont la présence nous aide fort heureusement à digérer) pour pouvoir le dupliquer à volonté… En 1985, Svante Pääbo, de l'Université d'Uppsala (Suède), a réédité cet exploit à partir de la momie d'un enfant égyptien, vieille de 2400 ans ! En 1993, c'est l'ADN d'un insecte, un coléoptère, fossilisé dans de l'ambre jaune depuis 100 millions d'années, qui a été cloné par une équipe américaine, dont les travaux ont inspiré Michael Crichton pour son fameux techno-thriller Jurassic Park, porté à l'écran par Steven Spielberg. Voilà qui en dit long sur la résistance de certaines molécules organiques, et donc la possibilité de s'en servir pour une identification, quoi qu'en dise Gerald L. Wood.

En ce qui concerne la coriacité de la charogne de Saint-Augustine, demeurée pratiquement inchangée au cours des mois, comme le montrent les diverses photographies que l'on en possède, Forrest G. Wood, plus avisé que son homonyme, avait déjà répondu par avance à ce dernier dans son article de Natural History de 1971, car c'est un point qui l'intrigua longtemps. S'étant ouvert du problème auprès de Frederick A. Aldrich, directeur du Marine Sciences Laboratory de la Memorial University à Terre-Neuve (Canada), celui-ci, un spécialiste de réputation mondiale des calmars géants Architeuthis, lui fit cette réponse :

"Très franchement, je pencherais pour une identification de céphalopode […]. Le tissu de céphalopode, particulièrement de calmar d'après mon expérience, est ferme et ne se décompose pas aisément au-delà d'un certain stade, et effectivement durcit et devient coriace avec l'exposition à l'air."

En fait, il n'y a là rien que de très normal : on a vu que les échantillons de l'épave de Saint-Augustine envoyés par le Dr. Webb consistaient en une masse de tissu conjonctif riche en collagène.
Or, on sait par la radio-cristallographie (l'étude de la diffraction des rayons X) que le collagène possède une structure moléculaire très particulière, rappelant à maints égards celle des cristaux, à tel point qu'on parle couramment de l'état "paracristallin" du collagène. La cohésion de cet arrangement moléculaire est encore renforcée par de nombreuses liaisons (ou "ponts") hydrogène. Ainsi s'expliquent la cohésion et la résistance mécanique de cette substance : ce n'est pas un hasard si on la retrouve dans tous les tissus biologiques à fonction mécanique, ou devant subir de fortes contraintes (os, muscles, tissu conjonctif, et jusqu'à l'iris de l'œil). Voilà donc pour les propriétés physiques, et qui rend parfaitement compte de "la fermeté et la dureté extrêmes" de l'épave et des échantillons, relevée par Webb, Verrill et Gennaro.
Quant aux propriétés chimiques, le collagène se caractérise par une très faible réactivité : il résiste à peu près à tous les enzymes protéolytiques (c'est-à-dire les enzymes qui "cassent" les protéines en acides aminés, leurs constituants initiaux), et notamment aux enzymes de la putréfaction ! Ainsi donc, tout est lumineux, et l'on comprend que l'aspect de l'épave n'ait pas changé au long des mois.
Incidemment, je pose une question naïve à Gerald L. Wood (je n'ose la poser au Dr. Voss) : a-t-il jamais mangé du poulpe ou du calmar ? N'importe quel gastronome qui a mastiqué, ne serait-ce qu'une fois dans sa vie, l'un de ces céphalopodes (par exemple des beignets de calmar à la Romaine), connaît parfaitement la coriacité de leur chair !
En ce qui concerne l'absence de bec, on sait que la région de la tête était très mutilée : quoi d'étonnant à ce qu'il ait été emporté ?
Reste l'absence de ventouses, effectivement étrange. Aucun des témoins (ni le Dr. Webb, ni Mr. Wilson, ni Mr. Grant) n'en a fait mention. On n'en voit en effet aucune trace sur les moignons de bras visibles sur certaines photographies de l'épave : même pas une cicatrice… A moins que le poulpe de Saint-Augustine soit d'un type très particulier, ne possédant justement pas de ventouse. Les céphalopodes présentent des adaptations très diverses à ce sujet : les calmars armés, par exemple, ne possèdent généralement pas de ventouses, mais de véritables griffes… Laissons donc provisoirement de côté la question des suçoirs.

En 1995, W.R.A. Muntz, un biologiste australien, a publié un article à l'historique de la découverte des calmars géants. Consacrant quelques lignes à l'Octopus giganteus, il y a avancé une nouvelle hypothèse qui montre combien les idées reçues et les préjugés ont la vie dure, puisqu'il affirme sans sourciller :

"Un rapport d'un Mr. Wilson, une des premières personnes qui ait vu la carcasse, dit que les bras n'étaient pas attachés au corps, mais furent trouvés à quelque distance de celui-ci."

Et après avoir noté que Verrill identifia les échantillons envoyés par le docteur Webb comme provenant d'un cachalot, Muntz conclue :

"Les bras détachés étaient selon toute vraisemblance ceux d'un calmar, dévorés par le cachalot, qui se répandirent hors du corps quand ce dernier s'éventra sur la plage."

Affirmer que les bras n'étaient pas attachés au corps, et laisser entendre qu'ils pouvaient provenir d'un calmar Architeuthis auquel le cachalot aurait livré combat, voilà qui est un peu fort de café ! D'une part, Mr. Wilson n'a jamais dit que les bras n'étaient pas attachés au corps, puisque le professeur Verrill lui-même, comme on l'a vu précédemment, rapportait que Wilson écrivait notamment :

"[…] trois bras s’allongeaient au sud du corps et y étaient apparemment attachés (bien que je n’aie pas creusé jusqu’au corps, car il était bien enfoncé dans le sable, et j’étais fatigué), le plus long mesurait plus de 32 pieds [9,75 m]."

Et si l'on doutait encore que la partie non déterrée n'était pas attachée au corps, il suffirait de relire encore Verrill, citant cette fois le docteur Webb qui termina le travail de terrassier de Mr. Wilson :

"Le docteur Webb écrit que quelques jours après avoir pris les photographies (7 décembre), on fit des excavations dans le sable et on trouva le moignon d'un bras encore attaché au corps, long de 36 pieds [11 m] et de 10 pouces de diamètre [25 cm] au niveau de la section."

Voilà qui ne laisse aucun doute. Et je ne parle même pas des photos, auxquelles Muntz n'a dû jeter qu'un œil distrait, qui confirment que les bras et le corps appartiennent à un seul et même animal.

Nouvelles analyses

C'est ici le moment de parler des analyses effectuées par Joseph F. Gennaro Jr. et par Roy P. Mackal. Dans un article pour le magazine populaire américain Argosy de mars 1973, Gennaro affirmait :

"L'examen au microscope par des experts révéla que ce tissu conjonctif dense est renforcé par du collagène, une protéine extrêmement dure, blanche, fibreuse, d'un type que l'on trouve dans tous les tissus vivants. Suite à de nouvelles recherches, cependant, il s'avéra que les constituants chimiques du collagène du monstre sont du type que l'on trouve chez le poulpe, et que ce type de tissu n'existe pas du tout chez le calmar."

Hélas, Gennaro n'a jamais publié un article scientifique sur cette analyse. C'est à Roy P. Mackal, biochimiste à l'Université de Chicago (Illinois), et cryptozoologue chevronné, que l'on doit d'en savoir plus sur la composition des acides aminés des échantillons du monstre de Floride, après qu'il ait refait les analyses auxquelles Gennaro fait allusion.
Après hydrolyse dans l'acide chlorhydrique, la protéine se décompose en ses acides aminés constitutifs, que Mackal sépara sur résine échangeuse d'ions (méthode de Moore et Stein). Le dosage des fractions a été réalisé sur un analyseur d'amino-acides.
Mackal avait présenté les résultats lors de divers colloques, mais ce n'est qu'en 1986 qu'il les a publiés dans un article pour Cryptozoology, le journal interdisciplinaire de l'International Society of Cryptozoology (ISC), dont il est le vice-président :

 

 

échantillon
1M
2M
3M
4M
5M
6M
acide aspartique
10,5
5,9
10,5
11,7
10,3
10,5
thréonine
4,6
2,5
4,9
5,4
4,8
4,6
sérine
7,1
3,9
6,0
5,8
5,5
8,0
acide glutamique
17,7
8,8
14,2
16,6
12,6
16,7
hydroxyproline
non fait
non fait
non fait
non fait
non fait
non fait
proline
4,7
16,8
6,3
4,7
6,5
4,3
glycine
10,6
34,6
19,2
11,5
20,0
14,2
alanine
7,5
13,4
8,6
9,5
8,6
7,6
valine
6,6
2,4
4,8
5,5
5,3
6,4
méthionine
2,2
0,4
1,9
2,2
1,9
2,1
isoleucine
5,1
1,2
4,9
5,9
5,4
4,6
leucine
10,7
2,9
7,8
10,0
8,1
10,4
tyrosine
1,2
0,0
0,7
0,6
0,5
1,4
phénylalanine
3,1
1,5
2,6
3,0
3,2
3,5
histidine
0,3
0,0
+
+
0,2
+
lysine
1,6
0,0
1,0
0,9
0,8
0,5
arginine
6,4
5,8
6,6
6,7
6,5
5,2
hydroxylysine
0,0
0,0
0,0
0,0
0,0
0,0

 

+ : inférieur à 0,1 %.Identification des échantillons : 1M : Stenella plagiodon (dauphin). 2M : Octopus giganteus (monstre de Floride). 3M, 4M, 5M : bras, manteau et nageoire d'Architeuthis dux (calmar géant). 6M : Delphinapterus leucas (bélouga ou baleine blanche).Précisons que Mackal ignorait l'identité des différents échantillons que lui avait envoyés Gennaro en 1979, ceux-ci étant désignés par un simple numéro d'ordre.
L'échantillon 2M, correspondant à l'Octopus giganteus, s'écarte notablement des autres par son faible contenu en acide glutamique, et ses pourcentages élevés en proline et surtout en glycine (34,6 %), à l'inverse des autres échantillons, provenant soit de calmars géants, soit de cétacés.
Mais cela ne me semble pas vraiment décisif : la formule trouvée est typique du collagène, mais comment Gennaro peut-il être aussi précis en affirmant que les constituants chimiques du monstre de Floride étaient du type que l'on trouve chez le poulpe ?
La structure des collagènes est en effet de la forme générale suivante : —Gly—X—Y—Gly—X—Y—, etc., où Gly désigne la glycine, X et Y étant deux autres acides aminés. Si la glycine revient tous les 3 acides aminés, il est logique qu'on en trouve 33,3 %, et même un peu plus pour peu qu'un X ou un Y soit, de loin en loin, occupé par la glycine ; on arrive ainsi à 34 ou 35 %, quoi d'étonnant ? Le problème est que cette séquence de base des acides aminés (une glycine tous les 3 amino-acides) se retrouve dans tous les collagènes, chez les mammifères notamment : ainsi, le collagène humain présente un taux de glycine presque identique de 34 %.

 

"Le tissu d'Octopus giganteus [écrit Mackal] est du collagène presque pur, ce qui est précisément ce à quoi on pourrait s'attendre pour un invertébré aquatique tel qu'un poulpe géant d'une masse de 6000 Kg ou plus."

A quoi sert en effet cette protéine si particulière qu'est le collagène ? Elle a une fonction de soutien, de maintien, due justement à sa dureté et sa résistance, alliée à une certaine élasticité, qui donne notamment aux organes leur forme définie, tout en leur permettant de grandir lors de la croissance. Chez les vertébrés, ce rôle de maintien est cependant assuré, dans une large mesure, par le squelette osseux, spécialement la colonne vertébrale. Chez les calmars, c'est la "plume" qui remplit cet office, à l'instar d'une colonne vertébrale, ainsi qu'une autre protéine, l'élastine. Mais chez les octopodes, généralement dépourvus de coquille ou de toute structure rigide interne, c'est le collagène seul qui joue ce rôle. Pour un poulpe de plusieurs tonnes, on peut supposer a priori, comme le fait Mackal, qu'il doit posséder un réseau très dense de tissu conjonctif extrêmement riche en collagène, faute de quoi l'animal s'aplatirait comme une crêpe sous son propre poids. Bien sûr, sous l'eau, la poussée d'Archimède annule le poids de la créature, sa densité étant voisine de l'unité ; mais le problème biomécanique reste le même dès lors qu'il y a mouvement : si le poids est très faible, la masse — donc l'inertie — reste colossale.
Et justement, on observe que les échantillons du monstre de Floride sont très riches en collagène, comme on doit s'y attendre s'agissant d'un poulpe gigantesque.
Il faut toutefois remarquer que le réservoir à spermaceti que l'on trouve dans la tête du cachalot est également riche en collagène, et que ses dimensions, comme sa forme, pourraient expliquer l'échouage de Saint-Augustine, ainsi que l'avait suggéré Verrill en 1897. J'ai déjà souligné que divers éléments, comme la présence de bras, visible sur plusieurs photographies et attestée par au moins trois témoins, ou la présence d'organes, sont inexplicables avec cette hypothèse : je veux simplement faire remarquer que le résultat de l'analyse biochimique faite par Mackal n'est pas, à lui seul, une preuve définitive. Au moins, une chose est désormais certaine : l'épave n'est pas du lard de baleine, hypothèse invraisemblable.
Si la structure générale des collagènes est assez uniforme chez tous les êtres vivants (vertébrés ou invertébrés) qui en possèdent, il existe néanmoins quelques différences dans les concentrations de certains acides aminés.
Pikkarainen et Kulonen, deux spécialistes du collagène, ont noté une augmentation des acides aspartique et glutamique depuis les espèces homothermes (à température interne constante) jusqu'aux espèces poïkilothermes (à température interne variable), avec une diminution parallèle en sérine et thréonine.
Or, on observe un total acide aspartique + acide glutamique de près de 15 % sur l'échantillon 2M, alors que pour les collagènes de vertébrés ce total est de 10 % : il en résulte que le collagène du monstre de Floride provient d'un invertébré. Quant à la sérine et à la thréonine, Mackal souligne que le séjour dans le formol a dû altérer le résultat par défaut, et que toute conclusion relative à ces acides aminés doit être prise avec la plus grande réserve.

Pour tenter d'apporter une réponse définitive sur l'identité du monstre de Floride, j'ai imaginé des tests plus significatifs.
Le premier est un dosage du fer et du cuivre dans les échantillons. Si le monstre de Floride était un cétacé ou un requin, donc un vertébré, son sang contenait de l'hémoglobine, le pigment respiratoire rouge de leur sang (et du nôtre), une protéine contenant du fer. Si c'était un invertébré, notamment un céphalopode, son sang contenait une autre protéine, l'hémocyanine, à base de cuivre.
L'hémoglobine et l'hémocyanine sont des protéines très fragiles (à l'inverse du collagène !), rapidement détruites (on dit hémolysées), mais il reste toujours possible de doser le fer et le cuivre dans les tissus. Bref, intuitivement, on devrait s'attendre à trouver beaucoup de fer et peu de cuivre chez un vertébré, et inversement beaucoup de cuivre et peu de fer chez un céphalopode. Je n'avais pas pu le vérifier, mais je savais notamment que la composition d'un produit diététique, le P.O.P. (une poudre faite d'extraits des parties molles d'huîtres portugaises, qui sont des mollusques), montre une concentration en cuivre 10 fois plus élevée que la concentration en fer, ce qui semblait démontrer le bien-fondé de "ma" méthode.
Ainsi, on disposait d'une méthode de discrimination certes partielle (vertébrés/invertébrés), mais déjà intéressante. Toutefois, certains mollusques ont la particularité de posséder de l'hémoglobine et non de l'hémocyanine, contrairement à la règle générale : c'est le cas des bivalves qui vivent près de ces sources hydrothermales abyssales découvertes depuis les années 1970. Il est vraisemblable que la richesse en fer de ces sources est à l'origine de cette incongruité biochimique. Il se pourrait après tout qu'il en soit de même du poulpe colossal, et dans ce cas cela le rapprocherait une nouvelle fois des mollusques abyssaux, et notamment du poulpe cilié filmé par le Cyana sur une source hydrothermale du Pacifique : il est vraisemblable qu'il devait posséder de l'hémoglobine, comme maints invertébrés vivant dans ces oasis abyssales.
De sorte qu'un résultat fer élevé, cuivre bas, ne signifierait pas nécessairement que l'on est en présence d'un vertébré. Par contre, le résultat inverse (cuivre élevé, fer bas) désignerait incontestablement un invertébré, car aucun ne possède de l'hémocyanine.
J'avais donc songé à ce test relativement simple depuis longtemps, mais j'avais cru comprendre que la totalité des échantillons d'Octopus giganteus avaient été utilisés par Gennaro et Mackal. Ce n'est qu'en 1984 que j'appris qu'il en restait encore, et que j'exposai donc mon idée à Roy Mackal. Il la trouva assez ingénieuse pour me confier quelques échantillons lorsque je le rencontrai en juin 1984 à l'occasion du 3° congrès de l'International Society of Cryptozoology dont il est vice-président, qui eut lieu dans le laboratoire de paléontologie de la faculté de Jussieu (Université de Paris VI). Très vite, je me rendis compte que la technique utilisée dans le laboratoire d'analyses biologiques où je travaillais alors comme technicien-physicien chimiste, la spectrophotométrie d'absorption dans le visible (méthode à la bathophénanthroline et la bathocuproïne) étaient trop peu sensible. Il fallait utiliser une méthode permettant de doser des traces, comme la spectrophotométrie d'absorption atomique.
Je me mis alors en devoir de convaincre divers laboratoires universitaires ou océanographiques d'effectuer ce dosage, en leur expliquant très clairement l'enjeu du test. Certains ne daignèrent même pas répondre… D'autres, disposés à m'aider, ne possédaient pas l'appareillage requis, tel le Laboratoire Arago à Banyuls-sur-Mer, dont je tiens à remercier ici les chercheurs, et en particulier Sigurd von Boletzky. Finalement, alors que je commençais à désespérer, le laboratoire de minéralogie de la Faculté des Sciences et Techniques Saint-Jérome (Université d'Aix-Marseille III) s'acquitta de la tâche, en collaboration avec Paul Rancurel, biologiste au Centre d'Etude des Ressources Animales Marines (CERAM) de la même université. Voici les résultats, tels qu'il me les a communiqués dans sa lettre du 22 mai 1986, et tels que les a publiés Mackal dans Cryptozoology la même année :

 

 

échantillon
Poids (mg)
Cu (ppm)
Fe (ppm)
rapport Cu/Fe
1M
12,8
300
1600
0,19
2M
29,1
60
200
0,30
4M
5,6
240
560
0,43
6M
10,5
330
470
0,70

 

 

(concentrations exprimées en parties par million).

 

Ces résultats me laissent extrêmement perplexe. On voit ainsi que l'échantillon 1M se caractérise par un rapport cuivre/fer (Cu/Fe) très faible (0,19), significatif d'un vertébré : nous savons qu'effectivement il s'agit d'un dauphin. L'échantillon 4M présente un rapport Cu/Fe relativement élevé (0,43) :en effet, il provient d'un Architeuthis. On serait tenté de tirer la même conclusion pour l'échantillon 6M au rapport Cu/Fe encore plus élevé (0,70), mais hélas il provient d'un cétacé ! Sa concentration en cuivre étant voisine de celle de 1M (330 ppm contre 300), il se peut qu'il y ait eu une fuite du fer par suite d'un phénomène de solubilité différentielle des porteurs métalliques lors du stockage dans le solvant conservateur.
Reste l'échantillon 2M (Octopus giganteus), au rapport Cu/Fe assez élevé (0,30), qui semble aller dans le sens d'un invertébré. Toutefois, le résultat aberrant de l'échantillon 6M doit inciter à une certaine prudence. Du reste, on notera que la quantité totale de métal dans 2M est faible dans l'absolu, ce qui peut s'interpréter par une dissolution des porteurs métalliques dans le formol et l'alcool. Bref, je considère le résultat de ce test comme fournissant une indication sinon significative, du moins plutôt favorable à la thèse du poulpe.

Cétacé ou poulpe colossal ?

En 1995, la presse spécialisée a fait grand bruit sur de nouveaux tests effectués sur des échantillons du monstre de Floride par Sydney K. Pierce, Timothy K. Maugel et Eugenie Clark, de l'université du Maryland à College Park et Gerald N. Smith de la faculté de médecine d'Indianapolis. Leur conclusion, publiée dans le Biological Bulletin d'avril 1995 (article disponible en téléchargement : fichier PDF de 3,3 Mo), est que le monstre de Floride est du collagène de la peau d'un vertébré homéotherme (à température interne constante, "à sang chaud" comme on dit communément). Que cela ait été publié dans une revue prestigieuse ne change rien à l'affaire, la conclusion est totalement absurde, puisque aucun vertébré homéotherme (ou poïkilotherme d'ailleurs, c'est-à-dire à température interne variable), ne possède une peau de la taille, de la masse et de la forme du monstre de Floride. Notons d'ailleurs que ces résultats ont fait l'objet de commentaires dans divers magazines scientifiques, comme New Scientist et Science, une faveur que n'eurent pas les travaux de Wood et Gennaro (1971), Mackal (1986), Mangiacopra (1976) et Raynal (Raynal et Dethier 1991).
Qu'est-ce qui motive donc ce diagnostic prétendument définitif ?
Dans leur article, Pierce et ses collègues commencent par une critique des travaux de Gennaro et Mackal sur le plan de la méthodologie (ma propre contribution au dosage du fer et du cuivre est rejetée en un mot comme "non concluante", sans autre forme de procès…). C'est ainsi qu'ils notent que Gennaro ne donne pas de précisions sur les échantillons de poulpe et de calmar qu'il utilisa aux fins de comparaisons pour ses examens histologiques ; mais il faut rappeler que les résultats furent publiés dans Natural History, un magazine plutôt grand public, où ce genre de détail n'est jamais publié. C'est bien parce que Wood et Gennaro ne purent pas publier ailleurs, que le protocole de travail n'est pas décrit avec la précision que l'on peut trouver dans une publication de haut niveau scientifique. Par contre, il y aurait beaucoup à dire d'un point de vue méthodologique sur l'article du Biological Bulletin, en dépit de ses prétentions :

  • Pierce et al. parlent du "manque complet d'un test approprié d'affinités taxonomiques dans les données de Mackal ", une affirmation que l'on peut discuter : Mackal analysa des échantillons d'Octopus, de calmar géant Architeuthis, et de divers cétacés. A l'inverse, Pierce and Co. ont choisi les plus invraisemblables candidats pour leurs échantillons :
    – un poulpe abyssal (Bathypolypus pelagicus) particulièrement obscur (sans jeu de mot), dont la biologie et la physiologie sont très mal connues. Si des comparaisons devaient être faites en utilisant la méthode Pierce, ce serait avec les plus grandes espèces connues du genre Octopus (O. vulgaris et O. dofleini par exemple), et avec les octopodes cirrates tesl que Cirroteuthis, Grimpoteuthis, Cirrothauma, etc., car seuls ces deux groupes d'octopodes ont été proposés pour rendre compte du monstre de Floride en tant que poulpe géant.
    – un échantillon de baleine à bosse ou mégaptère (Megaptera novae-angliae), alors que la comparaison s'imposait avec le cachalot (Physeter catodon), hypothèse avancée par Addison E. Verrill quand il estima que le monstre de Saint-Augustine provenait du réservoir à spermaceti de ce cétacé à dents. Par parenthèse, le nom scientifique de la baleine à bosse est Megaptera novae-angliae ("celui de la Nouvelle-Angleterre avec de grandes nageoires", du latin nova-anglia, génitif novae-angliae), et pas "novae-angleae" (sic) comme il est écrit par deux fois dans l'article.
    – et que dire du choix, encore plus inapproprié dans ce cas, de collagène de tendon de rat !
  • Rien n'est dit des limites de variation des concentrations en amino-acides, des dimensions des fibres de collagène, etc. Pierce et consorts affirment que les résultats sont typiques d'un vertébré à sang chaud, mais nous devons croire ce qu'ils disent avec la même foi aveugle que des paroles divines.
  • Enfin, pour qui se pique de sérieux méthodologique, que penser du fait que nos quatre Dalton n'aient pas travaillé "en aveugle", à savoir sur des échantillons numérotés (et non pas identifiés), dont l'identification n'est révélée qu'après le résultat de l'analyse, comme Mackal l'avait fait pour ses propres analyses, et moi-même pour le dosage du fer et du cuivre.

Ceci dit, voyons précisément sur quoi Pierce et ses collègues se basent.
Tout d'abord, ils présentent des photographies prises au microscope électronique. Elles montrent que les échantillons du monstre de Floride sont essentiellement des fibres de collagène arrangées en couches perpendiculaires l'une à l'autre, une structure que l'on retrouve dans le lard de baleine à bosse. Par contre, le manteau de Bathypolypus arcticus est principalement constitué de muscle, avec une très faible quantité de collagène. Egalement, la périodicité axiale des fibres de collagène mesurée par Pierce and Co. est de 54,3 nm (nanomètres : 1 nm = 10-9 m) chez le monstre de Floride, et de 54,6 nm chez le mégaptère, au lieu de 46,6 nm chez Bathypolypus arcticus.
Ces observations semblent clore le dossier de manière définitive, mais comme on l'a vu, Mackal soulignait déjà dans son article de Cryptozoology en 1986, qu'un énorme poulpe devrait posséder une énorme masse de collagène, pour des raisons biomécaniques. La faible quantité de collagène chez un petit poulpe tel que celui curieusement choisi par Pierce et Cie n'est donc pas du tout surprenante, et l'énorme quantité de collagène chez le monstre de Floride ne doit donc pas être considérée comme une preuve que ce n'est pas un poulpe : tout au contraire !
Pierce et ses associés ne nous donnant aucune précision sur les limites de variation de la périodicité des bandes des fibres de collagène chez divers céphalopodes et cétacés, quelle peut être la signification d'une différence de seulement 16 % ? Mesurant les fibres de collagène de l'artère dorsale d'Octopus dofleini (le poulpe pointillé du Nord-Pacifique), Gosline et Shadwick trouvent d'ailleurs une périodicité axiale de 600-640 Å (Angström : 1 Å = 10-10 m), soit 60-64 nm. Hunt, Grant et Liebovich trouvent même 680 Å (68 nm) pour le collagène du manteau du calmar Loligo peallii. Et que dire d'une espèce (Octopus giganteus), dont nous ne connaissons rien ? De plus, la largeur des bandes peut avoir été légèrement altérée après un siècle de conservation dans des solvants organiques.

Concernant l'arrangement perpendiculaire, il est probablement dû à une nécessité biomécanique plutôt qu'à une différence génétique, dès lors qu'une grande quantité de collagène est présente, pour renforcer la structure : un poulpe géant présenterait certainement le même type d'arrangement. Chose intéressante, les photographies au microscope électronique publiées par Gosline et Shadwick montrent une tendance à une beaucoup plus grande quantité de collagène chez Octopus dofleini que dans les échantillons de Bathypolypus analysés par Pierce, ainsi qu'une tendance à un arrangement perpendiculaire des fibres ! Enfin, Pierce et ses amis remarquent la présence de dépôts de graisse dans le tissu de baleine à bosse de référence (ce qui est logique pour du lard de baleine), qui font complètement défaut chez le monstre de Saint-Augustine, comme on pourrait s'y attendre chez un céphalopode !

Nos quatre mousquetaires commentent ensuite les résultats d'une analyse des acides aminés, qui, concluent-ils, montrent que les échantillons du monstre de Floride sont du collagène presque pur. Dois-je rappeler que c'est très exactement ce qu'avait déjà démontré Mackal 9 ans plus tôt, en 1986 ?
Après cette stupéfiante découverte, nos quatre Dalton de la démystification "scientifique" étudient le détail des concentrations de chaque acide aminé, faisant grand cas des imino-acides (sérine et thréonine), alors que Mackal avait d'avance averti qu'aucune conclusion (dans un sens ou dans l'autre) ne devait être tirée de ceux-ci, à cause du long séjour dans le formol.
On a vu que selon Pikkarainen et Kulonen, il y a une augmentation du total acide aspartique + acide glutamique de 110 pour 1000 résidus chez les animaux homéothermiques (à sang chaud), à 150 pour 1000 résidus pour les collagènes des invertébrés. Avec un taux de 131 ‰ (147 ‰ ou 159 ‰ dans les échantillons analysés par Mackal), les résultats pour le monstre de Floride sont plus significatifs d'un poulpe que d'un cétacé, quoi qu'en disent Pierce et autres. D'après leurs propres chiffres, on trouve en effet respectivement 135 ‰ pour le blob des Bermudes (dont nous reparlerons), 144 ‰ pour le calmar, 117 ‰ pour la carpe, 116 ‰ pour la baleine à bosse, 111 ‰ pour le requin, mais seulement 117 ‰ pour Bathypolypus (ce qu'on peut expliquer par le séjour de l'échantillon dans l'alcool isopropylique, un puissant solvant organique) : il est significatif que les concentrations les plus élevées se trouvent chez le monstre de Saint-Augustine, le blob des Bermudes et le calmar, en accord avec l'échelle donnée par Pikkarainen et Kulonen pour les invertébrés !

Autrement dit, les tests invoqués par nos 4 contradicteurs pour démontrer que le monstre de Floride était un cétacé, se révèlent être bien plus significatifs d'un poulpe, pour peu que l'on garde au vestiaire ses idées préconçues.

Finalement, la conclusion de nos 4 spécialistes en mauvais debunking est qu'il s'agit de collagène de peau provenant du lard d'un cétacé, un non-sens complet : comme je l'ai déjà rappelé, le lard de cétacé n'est qu'une couche de tissu graisseux (d'ailleurs absent chez le monstre de Floride), dont la forme, l'épaisseur, la taille et le poids ne peuvent en aucun cas expliquer l'épave de 1896… à moins d'accepter une tumeur encore jamais signalée chez un cétacé. Comme leur conclusion est que le blob des Bermudes, à l'aspect assez semblable, provient d'un vertébré à sang-froid, nous aurions donc affaire, non pas à un, mais à deux cas non répertoriés de "monstres", au sens tératologique du terme, et non apparentés !
Du reste, comme le souligne l'écrivain Richard Ellis, aucun cétologue (spécialiste des cétacés) comme aucun baleinier n'a jamais reconnu un quelconque cétacé sur les photographies de l'épave de Saint-Augustine. D'ailleurs, si la solution était aussi simple, vu les milliers d'échouages ou de captures de cétacés enregistrés chaque année, et ce depuis un siècle, les "monstres de Floride" devraient se compter par centaines au bas mot. Comment expliquer que ce cas soit unique ?
J'ajoute une anecdote qui en dit long sur la prétendue objectivité de Pierce. A propos d'une photographie de l'épave de Floride montrant clairement deux fragments de bras, il m'écrivait :

"La photo que vous m'avez envoyée est la même que celle que Richard Ellis a publiée dans son livre [Monsters of the Sea, 1994]. Dans le commentaire, il dit que la structure s'étendant vers la droite de la carcasse [extending to the right of the carcass] semble être un tentacule. Hélas pour Ellis, d'autres photos prises à la même époque montrent clairement que la structure à laquelle il fait allusion est un poteau de bois, sans aucun doute une partie du matériel qu'utilisa Webb pour déterrer la carcasse."

En fait, Ellis écrit (page 312) :

"… ce qui semble être un bras s'étendant depuis le corps de la créature à droite. [extending from the body of the creature at the right]."

Voilà Pierce pris en flagrant délit, préposition falsifiée à l'appui. Ellis écrit en fait que c'est le corps qui est sur la droite de la photo, pas le bras !

Bernard Heuvelmans a souligné en 1995 dans un commentaire pour Info Journal, que la cryptozoologie est une science pluridisciplinaire, utilisant toutes les données disponibles : témoignages, traditions indigènes, photographies, fragments anatomiques, etc. Des tests biologiques sont bien sûr les bienvenus, mais ils ne constituent qu'un indice supplémentaire, certainement pas la seule preuve, et pas nécessairement la meilleure quand on veut leur faire dire plus qu'ils ne peuvent. Et il y a précisément nombre de raisons de penser que le monstre de Floride était effectivement un poulpe géant : entre autres la présence de bras, attestée par Grant, Wilson et Webb, et corroborée par diverses photographies, la présence d'organes ou de viscères notée par Webb, l'absence de tissu graisseux, etc., et nombre de témoignages qui vont venir, devraient donner à réfléchir.

J'ai toutefois imaginé 3 autres tests plus complexes, permettant d'obtenir une identification précise :

  • Le premier test consiste à étudier la mobilité électrophorétique du collagène. Dans un solvant parcouru par un champ électrique, la protéine va se déplacer ("migrer") plus ou moins rapidement selon son poids moléculaire, lequel est lié à la formule chimique du collagène, elle-même liée à son appartenance zoologique. Par comparaison avec des collagènes connus, il serait possible de dire si celui du monstre de Floride provient d'un cachalot ou d'un poulpe. Ce test est relativement simple, et ne nécessite pas un appareillage complexe. Il suffit de disposer de collagène pur d'espèces connues.
  • Le deuxième test consiste à "séquencer" les acides aminés du collagène, c'est-à-dire déterminer l'enchaînement —Gly—X—Y—Gly—X—Y—, et non plus seulement leur proportion dans la protéine. Par comparaison avec des collagènes connus, on peut déterminer les permutations ou substitutions d'acides aminés qui sont liées aux affinités zoologiques de l'animal, et donc l'identité probable du monstre de Floride. Cette méthode est plus précise, mais aussi plus complexe.
  • Enfin, un troisième test donnerait une réponse définitive : une solution de collagène du monstre de Floride est injectée chez un lapin ; celui-ci va donc fabriquer des anticorps spécifiques contre ce collagène étranger, quel qu'il soit (une chose est sûre, il ne s'agit pas de collagène de lapin !). Après la montée des anticorps, on prélève un peu de sang du lapin, on en sépare le plasma (riche en anticorps) par centrifugation, et on le met en présence de divers collagène d'espèces connues. On étudie alors la réactivité anticorps/protéine (collagène en l'occurrence) au moyen de l'analyse radio-immunologique (RIA). Si Octopus giganteus est bien un poulpe, on devrait observer une réactivité minime ou nulle avec du collagène de cétacé (cachalot par exemple) ou de poisson (requin, etc.), faible avec du collagène de calmar, et très forte avec du collagène de poulpes :

 

 

cachalot – – –

– – – – – – – – requin – – – – – – –
– – – – – – – calmar – – – – – – – –
– – – poulpe

—> réactivité

croissante —>
+

 

Notons que si le monstre de Floride est un octopode cirrate, la réactivité serait maximum, non pour des poulpes du genre Octopus, mais avec le collagène de cirrates connus (Cirroteuthis par exemple).J'estime que nous possédons déjà énormément d'indices en faveur du poulpe colossal. J'espère vivement que les biochimistes travaillant sur la radio-immunologie, notamment Vincent Sarich et Jerold Lewonstein aux USA, effectueront ce test décisif. De toute façon, même si l'on croit que le monstre de Floride n'était qu'un cétacé, la démonstration physique de cette identification constituerait un pas en avant de la Science. C'est précisément en effectuant dans les années 1950 des tests chimiques (dosage du fluor) et des datations au carbone 14 sur le crâne du prétendu "homme de Piltdown" (Angleterre), que la Science a avancé, même — surtout ! — si elle avait démontré qu'il s'agissait d'une mystification : ce qu'on tenait pour le missing link, le "chaînon manquant" entre le singe et l'homme, était en fait un crâne humain actuel, et la mandibule celle d'un orang-outan dont on avait limé les canines !Une autre voie de recherche que j'avais évidemment envisagée, est la recherche d'ADN, mais les échantillons avaient été stockés pendant des décennies dans le formol, le plus mauvais solvant possible de ce point de vue. Le matériel génétique était en effet presque complètement détruit, et il semblait impossible de tirer quoi que ce soit des échantillons. Dans les années 1990, cependant, une technique connue sous le nom de PCR (Polymerase Chain Reaction) fit son apparition en biologie comme en criminologie : elle permet de dupliquer des traces infimes d'ADN, et autorise ensuite la comparaison des séquences de nucléotides avec celles d'ADN d'espèces connues. Il existe d'ailleurs maintenant des bases de données informatiques accessibles par Internet (comme GenBank), permettant un gain de temps considérable.
En fait, on travaille généralement sur une partie du code génétique, sur ce qu'on appelle des primers (marqueurs), spécialement la cytochrome-oxydase qui est très significative sur le plan phylogénétique.
C'est encore Joseph F. Gennaro, bien qu'à la retraite, qui s'est attaqué à cette tâche, à la suite des discussions que nous avions eues lors d'un colloque de cryptozoologie à Rome en mars 1999. Les résultats, effectués dans deux laboratoires américains, et non encore publiés, démontrent que l'ADN du "monstre de Floride" ne se rapporte à aucune des quelque 100'000 ADN référencés dans GenBank, et en particulier ni au calmar géant Architeuthis, ni surtout au cachalot (ni d'ailleurs à aucun autre cétacé), ce qui élimine de manière définitive la thèse officielle !Cela ne démontre pas en soi, sur la base de son seul ADN, que le "monstre de Floride" est un poulpe inconnu , car on possède encore très peu de données sur l'origine phylogénétique des céphalopodes en relation avec leur matériel génétique. En tout état de cause, d'autres études sont encore nécessaires.
Jusque là, je considère pour ma part qu'Octopus giganteus est bien ce qu'il prétend être au vu de son nom scientifique latin : un véritable poulpe géant.

Source: Institut Virtuel de Cryptozoologie

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Reynald
Reynald
J'ai crée ce site en 2006 car j'étais un passionné de paranormal et je voulais partager ma passion avec les gens qui ont la même passion. Cela fait maintenant 14 ans que le site est ouvert et qu'il regroupe a peu pres tout ce qui touche le paranormal. Bonne lecture.
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